COMPLICITÉ OU NON-VIOLENCE ?

Jdt 7, 23-32 ; Mt 17, 24-27

(11 septembre 2004)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

et évangile qu'on ne lit pas très souvent est rempli de pièges. On pourrait croire en première lecture que Jésus s'en sort par une entourloupe, facile pour lui, étant Fils de Dieu, pour le coup on a l'impression qu'il s'est quelque peu laissé aller, ce qui arrive rarement dans l'évangile, mais là, pour le coup de trouver "par hasard" la pièce nécessaire à l'impôt dans la gueule d'un poisson arrange bien les choses. Il paie ainsi son impôt, et en même temps il ne paie pas, il ne rentre pas dans le jeu plus ou moins honnête, puisqu'il y a une allusion derrière, car cette taxe était perçue pour temple, mais auprès des étrangers, cette taxe était propre aux étrangers. C'est comme si nous demandions spécialement à la quête de faire payer ceux qui ne viennent jamais, mais comme ils ne sont pas là, ils ne paient pas !

L'affaire est un peu compliquée par derrière. Je crois que, si je peux me permettre une interprétation, l'affaire du onze septembre va nous aider à y réfléchir. Le mal, tel que nous le voyons se déployer aujourd'hui dans le monde, est une surenchère. Un certain président américain a pensé que pour arrêter un mal, une violence quelque part, il fallait l'arrêter pas une autre violence. Et par un phénomène de physique politique évident, non seulement il n'a pas arrêté cette violence, mais il l'a multiplié, il l'a excité. Ce que nous vivons et ressentons actuellement est comme dans un incendie, non seulement on n'a pas éteint le feu central, mais des brandons sont partis du feu central et allument d'autres feux. Ce qui fait que certains disent actuellement qu'on a assisté là à une sorte de naissance d'une nouvelle forme de guerre mondiale (et c'est à mon avis assez vrai), et que loin de circonscrire et d'éteindre le feu, on l'a propagé. D'ailleurs, il suffirait de réfléchir à la façon dont on arrête un feu. On n'arrête pas un feu en essayant d'éteindre uniquement le foyer central, mais il faut le contenir, faire comme un chemin autour pour éviter qu'il s'alimente. Le problème c'est que la violence s'alimente à la violence.

Le christianisme et le pape Jean-Paul II ne cesse de le répéter n'oppose pas une sorte de passivité bête à la violence, cela ne fonctionne pas, elle oppose une conviction. Il faut que le chrétien soit celui qui, par sa non-violence, arrête le processus de contagion de la violence. Il faut qu'il y en ait un quelque part qui stoppe : cela ne passera pas par moi. Chacun de nous est convoqué dans sa vie à ce difficile défi, cela peut être dans la vie de famille, dans la communauté, dans la vie sociale et politique, je suis celui à la frontière duquel va s'arrêter cette diffusion de la violence. Cela va de la vie conjugale en passant par la vie communautaire, chacun de nous a bien l'expérience de cette situation où il suffit d'un petit mot pour que l'autre monte sur ses grands chevaux que nous connaissons, et que la violence augmente.

Le chrétien est donc celui qui sait que le mal est contagieux. La violence s'alimente à la violence. Il y a donc des moments où nous devons opposer une résistance ferme, et le Christ l'a fait lui-même, quitte à tout souffrir. Je suis celui par qui la violence ne passera pas, c'est cela la terme, c'est cela le christianisme. Le véritable arrêt à la violence et au mal, c'est d'être celui qui refuse de laisser passer cette violence, une non-complicité de moi-même avec le mal. A mon avis l'évangile dit : ne scandalisons pas ces collecteurs plus ou moins honnêtes, mais en même temps, ne soyons pas complices. Je ne donnerai rien à ces collecteurs-là, mais l'apparence est sauve, mais je ne veux pas être complice de cela. C'est une sorte de précaution quant-au mal qui nous environne. Il y a des moments où, quand le mal nous environne, nous n'avons pas d'autre solution que de nous tenir comme une sorte de point stable au cœur de la tempête. Nous n'avons pas d'autre alternative que d'être celui qui, face au remue-ménage, au chari-vari, aux enchevêtrements que le mal sait inventer, refuse d'entrer dans ce cercle infernal. Comment répliquer par exemple à la prise d'otages, de gens qui sont allés pour aider les irakiens, qui sont dans des cadres humanitaires et qui sont pris en otage ?

Je crois que les démocraties que nous sommes encore en Europe essayent de ne pas surenchérir, c'est ce qui nous rend d'ailleurs faibles, on oppose sans arrêt une fin de non-recevoir à la surenchère qui est la manière d'agir de ce pays. Si la chose est difficile à manier pour ces pays-là, elle est aussi difficile à manier pour nous là où nous sommes appelés, dans notre devoir d'état, dans notre vie commune, c'est que nous avons à essayer de ne pas être complices chez nous de la contagion d'un certain mal, d'une certaine violence. Notre examen de conscience personnel consiste à faire le tour des endroits où nous avons parfois par laisser-aller, tendance à devenir complices. Je prends souvent le même exemple parce qu'il est facile, courant, malheureusement très fréquent : lorsqu'on dit du mal de quelqu'un devant nous, au fond, cette médisance-là, nous ne la contestons, ni ne l'approuvons, mais elle fait son œuvre. Il y a là une sorte de complicité par lâcheté passive, ce venin fait son œuvre et cette médisance coule en nous et le jour où vous la voyez dans les yeux, vous y pensez. Le fait de ne pas avoir dit : je ne crois pas ce que vous dites, ce n'est pas vrai, elle est comme ça, fait que j'ai été malgré moi, un peu de côté, complice de cette médisance qui était fondée sur une erreur.

L'évangile est un fil très subtil pour dénouer ce qui en nous pourrait être contagion, complicité, et parfois quand il y a un appel de complicité (ici, tu paies, tu ne paies pas, on va souvent essayer de coincer Jésus pour voir s'il est complice ou non), et d'ailleurs, quand le démon nous invite à être complice nous avons à déployer notre intelligence pour, non pas éviter de nous mettre à l'abri, non, mais de temps en temps, il faut opposer une position de non-violence, de non-complicité, de non-surenchère. Il y aura un endroit où cette violence ne passera pas, et je serai celui-là à cause du Christ.

Que l'exemple du Christ nous aide nous-même à discerner ce qui dans notre vie est souvent complicité, qui nous oblige à opposer cette fermeté, cette générosité tranquille, qui nous fait confesser que l'amour et le pardon sont les derniers mots, les vrais mots de notre vie humaine.

 

 

AMEN