DISCERNER ET TRAVERSER LES SIGNES
Jdt 4, 9-15 ; Mt 16, 1-12
(7 septembre 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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ouverner c'est prévoir. Si vous voulez savoir quel temps il va faire, si vous aller pique-niquer à la Sainte Victoire, vous cliquez sur "météo" sur Internet, vous téléphonez à "fait beau fait pas beau", vous regardez la météo avant les informations du soir, les anciens n'ayant pas tout cela, donc, comme dit Jésus, ils regardaient un petit peu l'état du ciel lors de son lever le matin ou lors de son coucher le soir.
Gouverner, c'est prévoir. Vous le savez très bien, on dit souvent : qu'est-ce que l'histoire ? C'est étudier ce qui s'est passé dans les temps anciens pour comprendre les causalités, afin de ne pas retomber dans les mêmes bêtises. Mais on sait aussi que même en sachant comment les événements se sont passés, on refait immanquablement les mêmes bêtises. saint Paul déjà le disait d'une autre manière : "Je fais ce que je ne veux pas faire et je ne fais pas ce que je veux faire". Comme quoi, il ne suffit pas de savoir pour prévoir.
Si gouverner est difficilement compatible avec prévoir, c'est de cette manière que Rilke, le poète, le dit : "Ce qui arrive a une telle avance sur nous que nous ne pouvons pas le rejoindre dans son visage". Et encore : "Les causes viennent après celui qui a pris de court". On est toujours pris de court, on a beau essayer de discerner et de chercher les signes dans notre vie, dans le regard des autres, dans les événements, dans tout ce que vous voulez, on a toujours l'impression d'être pris de court. C'est le côté insatiable des pharisiens qui demandent des signes, parce que nous sommes persuadés que si nous avons des signes, enfin, nous aurons un peu de baume au cœur, et enfin, nous pourrons prévoir, et en fait, nous découvrons que régulièrement nous sommes toujours pris de court, on n'y arrive pas. Quand le Christ dit aux pharisiens, voilà, moi je vous donne ce soigne de Jonas, qu'est-ce que cela veut dire ? Pour moi, le signe de Jonas, cela veut dire quelque chose de particulier. Cela veut dire que la véritable définition de la prophétie (quand on cherche un signe pour prévoir l'avenir, on est du côté de la prophétie), ce n'est pas annoncer l'avenir, pour dire : attention, les troupes ennemies vont arriver, il va se passer telle chose, tu vas te retrouver au chômage, ta femme va te quitter, ou ton mari va t'abandonner, et que sais-je encore, mais la prophétie véritable, c'est de découvrir le sens de l'événement qui m'a doublé. Pour aller plus loin que ce que dit Rilke, les causes viennent après ce qui a pris de court. Effectivement, j'ai été pris de court, et maintenant, je vais chercher une cause à ce qui m'est arrivé. Et c'est bien cela qui arrive à Jonas. Il est pris de court, parce qu'il pensait être plus malin que Dieu, il pensait effectivement discerner les signes pour éviter Dieu, et il se retrouve dans la gueule du monstre. C'est ce signe que Dieu nous donne, c'est le signe du moment, du lieu où nous sommes quand rien ne va plus. Quand nous sommes dans la gueule du monstre, c'est que nous avons été pris de court, comme Jonas, que nous avons cru être plus malins, que nous avons cru pouvoir discerner les signes, et que nous avons été pris de court, et nous sommes comme on dit, gros-Jean comme devant.
A ce moment-là, le signe de Jonas, c'est la manière dont Jonas va relire la manière dont il a été pris de court, et c'est à la fois la capacité de discerner la mort dans sa vie, il est dans le monstre, mais en même temps ce même lieu de mort va se révéler le lieu de résurrection et de vie. C'est alors que Dieu va faire sortir Jonas du monstre des enfers, et le prophète va découvrir le plus beau des signes : cette capacité d'avoir découvert qu'au cœur même de la mort, au cœur même de ce qui n'avait pas de sens, dans le lieu même où je ne pensais qu'il n'y avait aucun signe, c'est dans ce cœur même que je vais découvrir la mort et la résurrection.
Frères et sœurs, quand le Christ nous renvoie au signe de Jonas, il nous renvoie à nous-même, il nous renvoie à notre propre mort, il nous renvoie à notre propre faiblesse. Dans le prolongement de Rilke, qui était peut-être un peu pessimiste, quoique, nous avons parfois l'impression d'avoir inventé les causes pour lesquelles nous sommes dans notre faiblesse et dans notre mort. Le Seigneur est celui qui emmène plus loin, le Seigneur est celui qui nous fait découvrir que le signe n'est pas de l'ordre de savoir le futur, mais le signe est de l'ordre du présent, le signe est véritablement de découvrir la mort que nous traversons, et la manière dont Dieu nous donne de traverser cette mort pour le louer. C'est à ce moment-là que nous pourrons être véritablement prophète. C'est peut-être pour cela que Jonas ne pouvait pas prophétiser auparavant. Il ne le pouvait pas, non pas parce qu'il n'était pas capable de lire les signes futurs, mais parce qu'il n'avait pas encore traversé ce signe-là qui était cette mort et cette résurrection.
Frères et sœurs, dans cette eucharistie où Dieu va se donner dans ce signe du pain et du vin, et qui va nous donner sa vie complète et totale, confions-nous à Dieu et cherchons dans notre vie, ces moments de mort et de résurrection pour les offrir à la fois à la louange de Dieu, et pour nos frères et sœurs.
AMEN