L'ŒIL DE LA CHOUETTE
Si 51, 13-22+29 ; Mt 6, 19-34
(14 juillet 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
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errière ce discours de Jésus sur la montagne, il y a une expérience existentielle très importante. Derrière ce discours se cache l'impression que nous pouvons avoir d'être façonnés par les événements du monde et de les subir. On pourrait ainsi sans tomber dans le roman historique, reprendre chacun notre propre vie et y découvrir des événements, des lieux, des moments, des rencontres, dont on a parfois l'impression qu'on n'avait pas envie que cela arrive, et l'on se retrouve prisonnier des événements. Or, ce que dit Jésus, c'est toute une série de petites phrases, de "'loggia" comme on dit, où l'on pourrait penser à première vue que c'est un discours qui pourrait nous éviter de tomber dans ce genre de piège. Jésus serait quelqu'un qui dirait : ah ! vous supportez des choses que vous n'avez pas choisi, moi je vais vous donner des recettes de cuisine pour passer à travers et garder le contrôle de la situation. Vous ne voulez pas être façonnés, alors, façonnez le monde qui vous entoure. C'est vrai, sans être vrai. Ce n'est pas tout à fait juste, parce que si on le prend de cette manière, si l'on voit l'évangile uniquement du côté du contrôle et de la manière dont l'homme façonne le monde, on n'est pas très loin de la petite chanson : tout va très bien madame la marquise. On pourrait très facilement tomber dans cet autre problème que nous connaissons, une sorte de philosophie idéaliste où nous voudrions que le monde rentre dans nos catégories personnelles.
L'évangile n'est pas là pour nous forcer d'un côté à supporter des choses que nous n'avons pas choisies, et d'un autre côté, de nous dire qu'il faut que le monde soit façonné de la façon que vous souhaitez qu'il soit. Le petit passage qui nous permet de comprendre ce que nous dit l'évangile entre ces deux versions extrêmes, c'est ce fameux petit passage de l'œil qui est comme la lampe du corps. Quand j'entends cette phrase, il me semble qu'au-delà du contexte sémitique de l'évangile, je vois la chouette, cette chouette que nous trouvons sur les livres qui nous présentent la littérature grecque que vous avez étudié dans votre jeunesse, en suant sang et eau, cette chouette, Athéna, elle représente en fait, la sagesse. Je pense que les anciens, dans l'évangile, en nous présentant l'œil comme étant la lampe du corps, et le monde grec en nous présentant la sagesse à travers la chouette, avaient touché quelque chose de très juste. La chouette, c'est l'animal qui est capable de voir dans la nuit, qui est capable de découvrir le monde, les objets et les choses, de donner un sens à ce qui n'en a pas, parce que pour nous, c'est dans la nuit, et rien ne se dégage de cette nuit.
Je crois que l'œil qui est la lampe du corps, c'est la même chose. C'est-à-dire que lorsque Jésus nous dit dans ce passage, que contrairement à ce qu'on pourrait penser, nous n'avons pas à subir les choses d'une manière passive. L'évangile avec cet œil qui est la lampe nous montre que tout vient de l'intérieur. Le monde est aussi ce que nous voulons bien en faire. Le monde sera éclairé aussi selon la manière dont nous le regarderons. Ce petit passage a d'ailleurs toujours été pour moi la clé d'une certaine morale chrétienne, car enfin, si on ne prend pas garde à tout le discours de la montagne, on pourrait penser que Jésus, souvent nous dit de rester dans notre jardin, de le cultiver sans trop regarder à gauche et à droite, parce que quand on regarde des choses, parfois, ce n'est pas très pur et pas très bien. Donc, il vaut mieux baisser les yeux et ne pas regarder le monde qui nous entoure au risque d'en mourir.
Or, je pense que ce petit passage de l'œil nous dit exactement l'inverse. En fait, le monde et la grâce qui peut y travailler, le monde et le mal qui peut aussi y travailler, c'est la manière dont nous nous pourrons regarder le monde. En définitive, peut-être qu'entre Eve et Athéna, il n'y a pas tellement de différence. Eve, c'est celle qui a le regard qui capte, qui prend, qui saisit, qui mange, et Athéna, c'est au contraire, celle qui est capable avec ce regard de chouette, ce regard lumineux, justement de laisser les choses telles qu'elles sont, de ne pas les capter pour elle et justement d'y mettre toute sa sagesse.
Frères et sœurs, que ce petit passage nous rappelle que si nous ne pouvons pas toujours faire grand-chose face aux événements du monde, l'évangile nous dit que nous pouvons quand même avoir un regard différent. Nous n'avons pas à baisser les bras, nous n'avons pas à nous réfugier dans notre petit monde, mais nous avons au contraire à essayer d'y jeter un regard lucide, le regard de l'évangile, le regard de l'analyse afin qu'en jetant ce regard de l'évangile sur le monde, nous puissions véritablement devenir acteurs dans ce même monde.
Pour terminer, j'aurais voulu reprendre un geste que nous faisons, nous prêtres, au moment du baptême et que je trouve très beau, c'est le signe de croix au moment où nous accueillons un enfant ou un adulte pour le baptême. Ce signe de croix sur tous les sens du corps de l'homme, les yeux, les oreilles, la bouche, les mains, les pieds le cœur, nous rappelle exactement comme cet œil qui est la lampe du corps, que tout ce que nous sommes est fait pour être en communion avec l'humanité et avec Dieu.
Frères et sœurs, que ce discours sur la montagne nous rappelle que ce n'est pas un petit discours moral pour notre propre salut, mais qu'il est au contraire le lieu même où Dieu nous donne la capacité de le rencontrer et d'y être en union avec nos frères et nos sœurs.
AMEN