SE METTRE A L'ÉCART
Jg 11, 1-11 ; Mt 14, 13-21
(18 juillet 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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our commencer sur une note d'humour avec cette phrase finale de l'évangile, qui n'est pas très féministe : "il y avait cinq mille hommes, sans compter les femmes et les enfants". Je ne vois pas pourquoi on n'a pas compté les femmes, encore moins les enfants, donc, une sorte de petite pointe qui indique que ce texte est quand même inscrit dans une mentalité qui n'est pas forcément la nôtre. Donc, si je vous comptais aujourd'hui, je compterais aussi les femmes, et si je ne les comptais pas, nous ne serions pas très nombreux. Il faut reprendre un peu en justice.
Ce qui prouve que dans l'évangile, tout en étant une parole de Dieu, il y a des éléments de circonstance qui sont liés à la mentalité de l'époque. Nous avons souvent un idéologie un peu coranique de la Parole de Dieu qui doit être absolument bourrée de vérité qu'elle doit être valable à tout moment Il me semble là, que nous pouvons épingler une certaine trahison, et je fais justice à votre présence, à vous les femmes, et aux enfants aussi, mais ils ne sont pas là.
Néanmoins, dans l'évangile il y a une chose qui est aussi assez étonnante, tout en étant pour le coup, plus positive, c'est qu'il ne nous est rien dit des grèves, et de tous les soucis très circonstanciés, il n'y avait pas d'intermittents à l'époque, mais des grèves très circonstanciées propres à l'époque, comme si cet évangile pouvait être entendu à tout moment, c'est-à-dire de l'herbe verte, des poissons, et du pain, ce sont les grands pique-nique que nous connaissons dans toutes les époques et toutes les circonstances. Tout en relevant quelques détails de mentalité, la façon dont l'évangéliste a saisi le récit l'a dégagé des éléments très circonstanciés. Si nous racontions un grand pique-nique, nous aurions parlé d'un certain nombre de choses qui auraient pu témoigner de l'époque à laquelle nous l'avons raconté, si vous étiez présents au grand rassemblement de la CGT, et les intermittents, ce que je n'ai pas fait, vous auriez raconté plusieurs détails techniques qui auraient pu, plus tard, si on relisait ce récit, nous indiquer à quelle époque a été écrit ce récit. Mais l'évangile ne dit rien des instruments, des ustensiles, de la manière de manger, de la manière de manger à table, il raconte une sorte de fait qui a l'air de traverser intact toutes les époques, c'est aussi la magie de l'évangile. Nous ne savons pas quels sont les soucis qui accablaient ces gens et qui ont fait que ces hommes et ces femmes ont quitté les villes pour rejoindre Jésus. Et c'est ce mouvement qui m'intéresse.
Ils ont laissé quelque chose derrière eux pour aller entendre quelqu'un. Souvent nous ressemblons à des hommes encombrés de valises, et qui loupent le train, parce que nous avons essayé de tout prendre en même temps dans le train, et le temps qu'on récupère tous les cartons, toutes les malles, le train est parti. Nous avons tellement le souci de tout saisir, et souvent nous justifions à juste titre, ce sont des soucis que nous portons, qu'au fond, notre encombrement de vie nous empêche d'être de vrais voyageurs. Il y a une façon dans la vie d'être, non pas démissionnaires, c'est la version caricaturale, mais de s'alléger, c'est d'aller à l'écart. Rencontrer Dieu, c'est d'abord accepter qu'on y aille avec le minimum. Dieu nous reçoit tel quel, pour que nous puissions l'entendre et que nous entendions sa Parole et que nous soyons prêts à reconnaître qu'Il a quelque chose à nous dire, là même où je suis, il faut que j'y aille avec le minimum de valises. Il faut que je garde une certaine légèreté malgré tout ce qui peut m'encombrer. On pourrait l'épingler par cette phrase : je ne suis pas seul, Il est là, je n'en suis pas certain, mais je fais confiance. Ce mouvement spirituel qui est de se remettre à Lui, de se confier à Lui, de se décharger de ce que nous pensons qu'il faut absolument garder parce que nous sommes crispés dessus, nous empêche d'une vraie rencontre, d'une mise à l'écart, à l'issue de laquelle d'ailleurs, nous serons allégés, mais nous verrons les choses, nous les recevrons différemment. C'est valable pour tous les soucis, même les pires.
La prière, c'est d'abord être à l'écart. Ce n'est pas se protéger contre le monde, ce n'est pas une sorte de refuge océanique dans lequel on serait recouvert de l'amour de Dieu comme d'une crème, et tout passerait. Non, c'est d'abord cette mise à distance des choses parce que nous avons le nez collé sur la vitre, et qu'à force d'avoir le nez collé, nous avons mal, nous ne voyons plus rien, nous ne pouvons plus réagir. Cette mise à l'écart nous rendra mobiles, elle rendra plus de dimension à nos mouvements de cœur, nos mouvements de pensée.
Que cet évangile de la mise à l'écart de cet immense pique-nique de l'Église dont ce que nous célébrons est une image, l'eucharistie, nous aide à trouver en nous la confiance d'aller plus libres vers Celui qui donne vérité et liberté, notre Dieu et Seigneur.
AMEN