LE DÉVOILEMENT DE LA PAROLE

Jg 6, 17-24 ; Mt 10, 23-33

(25 juin 2003)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

C

atalogue impressionnant de recommanda­tions. Toutes celles qui concernent le fait d'entrer ou de ne pas entrer dans une ville selon qu'on est chassé ou que l'on est accueilli. Toutes celles concernant le fait que rien de ce qui est voilé ne doit demeurer caché, de faire que la Parole soit enten­due, proclamée, celles qui concernent la méfiance ou la crainte que l'on pourrait avoir par rapport à ce qui se passe, mais on ne doit rien craindre de ce qui tue le corps, mais en revanche de ce qui peut tuer l'âme. Toutes celles qui concernent la valeur de l'homme : "Vous valez bien mieux que tous les passereaux". Compter les cheveux d'une tête, qu'est-ce cela peut vouloir dire, nous n'arrivons même pas à compter les cheveux que nous perdons. Comment Dieu peut-Il se soucier des cheveux de ces multitudes d'hommes qui existent depuis la création ? Autres recommandations : celles du reniement, celles de la confession : "Qui­conque se déclarera pour moi, quiconque me reniera !"

Catalogue impressionnant. Ces passages du coup ont été interprétés par rapport notamment à un des versets que nous entendons, qui est celui que le Seigneur lui-même dit lorsqu'Il déclare : "Vous n'achèverez pas le tour des villes d'Israël avant que ne vienne le Fils de l'Homme". Pour ceux qui s'inté­ressent aux fins dernières, c'est un passage très im­portant parce qu'il est commenté, sur-commenté sur ce que sera la fin du monde. Du coup, ces passages sont interprétés de manière à dire qu'en fait, tout cela est une affaire de bouleversements, tout cela est une affaire, on le sent, à la fois d'angoisse, de précipita­tion, de manière presque exacerbée de la réalisation que la Parole effectue dans le monde.

Pour certains exégètes qui raplatissent sou­vent toutes choses, c'est simplement que Jésus, dans ces cas-là parlait de la ruine de Jérusalem et que Jéru­salem serait interprétée, serait le signe, comme elle le fut pour certains, d'un achèvement, d'une fin, ce n'était peut-être pas la fin "du" monde, c'était la fin "d'un" monde. Jésus se serait-il trompé ou non sur telle ou telle considération de son retour ? La question serait un peu longue à développer, mais je crois que dans tout ce long passage, il faut considérer d'abord une chose : c'est qu'il ne s'agit pas d'un texte sur l'es­chatologie, mais il s'agit d'un texte sur l'apostolicité, sur la mission.

Cela prend alors une tout autre couleur. Car en effet, ce qui est finalement déterminant dans ce passage, c'est plutôt un autre verset qui dit : "Rien en effet de voilé qui ne sera révélé, rien de caché qui ne sera connu". Le monde, dira saint Paul, porte en lui comme une souffrance, c'est la souffrance de la femme qui sent les douleurs de l'accouchement, mais une fois que l'enfant est né, elle oublie ses douleurs et ne pense plus qu'au fruit qu'elle a porté. Jésus nous appelle simplement à reconsidérer de cette manière-là ce que nous vivons. Nous sommes dans un monde qui n'est pas facile, il est vrai. Nous sommes dans un monde où parfois, nous sentons une certaine opposi­tion, voire même une certaine distinction complète entre ce qu'il est et ce que je suis. Jésus nous ramène à cette considération : "Ce que vous avez à être et à dire, dites-le, faites-le au nom de la Parole qui vous est confiée. Vous êtes envoyés en mission, qu'on vous ouvre ou qu'on vous ferme la porte, ce n'est pas à vous qu'on le fait. Que vous ayez telle ou telle crainte concernant vos cheveux ou autre chose, ce n'est pas cela qui est important. Car rien de ce qui est caché ou voilé doit un jour être révélé, être manifesté". C'est ce que le concile Vatican II a appelé "les signes du temps". Nous, nous imaginons souvent que nous croyons en Jésus, nous avons des principes moraux, nous avons une manière de vivre en chrétiens, tout cela reçu de nos parents, d'autres témoins. Nous vi­vons avec, nous nous débrouillons dans cette vie. Nous savons qu'il faut un peu témoigner, alors, on fait un peu d'apostolat, on rend service, on se met dans une œuvre, on fait partie d'un comité, etc … très bien, toutes choses bonnes et nécessaires. Et dans un troi­sième temps on se dit qu'il y aura pour nous un jour la récompense, le fait que nous serons auprès de Dieu. Dans ce passage, il me semble qu'au contraire, Jésus révèle l'unité de l'ensemble. Le monde est ce qu'il est, le disciple est ce qu'il est, et Moi, Je suis ce que Je suis, Je suis le Seigneur, et ce qui doit être révélé et manifesté, c'est cette Parole, c'est ce Verbe fait chair, et c'est cela cette véritable mission. Ce ne sera pas à l'extérieur du monde, ni à l'extérieur des œuvres que nous connaissons, ce ne sera pas à l'extérieur des gens que nous avons côtoyés ou rencontrés, ce ne sera même pas à l'extérieur de nous-mêmes. Ce qui doit être voilé, manifesté, c'est ce fruit que nous portons en nous de la Parole semée dans nos cœurs, qui ne re­vient pas à Dieu sans avoir porté du fruit. Et du coup, la révélation, dont le mot, n'oublions pas, est "Apo­calypse", c'est bien un dévoilement, comme lorsque sans qu'on se soit rendu compte, la statue a été sculp­tée, et le dernier acte consiste à enlever le voile qui la recouvre pour qu'apparaisse l'œuvre qui a été réalisée.

 

 

AMEN