VAINCRE LA HAINE

Rm 12, 4-13 ; Mt 23, 23-32

(11 septembre 2002)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e mal tel que nous l'avons vu se déployer, tel qu'il se déploie malheureusement au cours des siècles, avec une inventivité sans égale, le mal se nourrit même de l'énergie de ceux qui le combat­tent. Au fond, le mal n'a pas d'énergie propre, il a besoin de se heurter à ceux qui veulent par le bien, le combattre, et plus nous voulons le combattre, plus il s'assure de la haine, de cette spirale qui emmène si loin, que rien ne peut arrêter quelqu'un qui se trouve enfermé. Ce qui est le plus troublant dans cette his­toire du onze septembre, c'est qu'il n'y a même pas un repenti. Je ne sais pas si vous faites le parallélisme avec la maffia, par exemple, on y a trouvé des gens qui effectivement se repentaient d'avoir été acteurs de drames. En ce qui concerne le onze septembre, per­sonne, il n'y en a pas un plus faible que les autres, qui regretterait d'avoir participé à ces attentats. Et la spi­rale de mort est telle que les actuels prisonniers d'Al Qaïda ont décidé de se suicider, et ils en sont arrivés à essayer de se pendre avec les mouchoirs, de se couper les veines avec les couverts en plastique qu'on leur a laissé, et la spirale de mort est si forte qu'il n'y pas de possibilité de se dégager de ce cyclone dans lequel ils sont rentrés. Ce serait plus horrible pour eux de découvrir le mal qu'ils ont fait, de le reconnaître, que d'y renoncer.

Nous sommes d'autant plus menacés et vulné­rables que nous voudrions discuter, éclairer, convertir, combattre ce mal absolu. C'est d'ailleurs pour cela que Ben Ladem, si c'est lui, ou les autres ont voulu signi­fier au cœur de New-York une sorte de sépulture géante. Ils ont voulu marquer en faisant de cet édifice de vie, qui était comme un défi pour eux, ils ont voulu marquer la mort, et la marquer dans cet anonymat plein, en allongeant les chiffres, et je pense non seu­lement à toutes ces victimes que nous connaissons, toutes ces familles qui seront irrémédiablement bles­sées par la perte d'un des leurs, mais aussi par tous ceux que nous connaissons pas car nous découvrons que dans ces tours, il y avait aussi des gens qui tra­vaillaient sans papiers, comme il y en a également en France. Non seulement, ils sont morts comme les autres, mais, ils sont absolument oubliés. L'absolue innocence de ces victimes prouve le déchaînement aveugle du mal, enfermé sur lui, et il n'y a pas de pos­sibilité humaine de le contrer.

Je fais mémoire de ce qu'il y a bien long­temps, car il n'y a pas eu que le onze septembre, mal­heureusement il y a eu aussi Hiroshima, il y a eu Pearl Harbor, il y a eu un certain nombre d'autres grands événements de type terroriste qui ont marqué notre siècle et notre monde. Je me rappelle les discussions autour du président Kennedy à l'époque où on lui conseillait d'intervenir très violemment contre la Rus­sie et son hostilité évidente et menaçante, et un de ses conseillers lui avait fait préférer une sorte d'inertie face à ce mal que les soviétiques, à l'époque, dévelop­paient dans le monde. Le besoin de riposte que les américains ont légitimement déployé après le onze septembre, n'a pas obtenu gain de cause, et a peut-être fait l'effet inverse. Peut-être qu'en durcissant la ri­poste, on a maintenu comme le feu sous la cendre, la haine, on l'a purifiée pour que cette haine, on le re­connaît maintenant, cette haine reste intacte.

La haine ne peut pas se vaincre avec unique­ment des éléments humains. Je ne suis pas conseiller politique et je n'en sais rien, faut-il avoir une position d'endiguement face au terrorisme international, mais c'est vrai que c'est la politique qui a été maintenue contre les soviétiques, et qui a obtenu gain de cause, puisque l'empire s'est finalement effondré quand l'en­nemi était moins fort, en maintenant une sorte d'enli­sement progressif. En tout cas, il y a, et c'est sans doute la chose qui nous concerne nous, en tant qu'am­bassadeurs du pardon, que nous sommes comme chrétiens, il y a une dimension qui nous échappe radi­calement dans l'enjeu, au fond, ceux qui haïssent les hommes se mettent dans une position d'emblée sa­crée, ou blasphématoire, à l'envers, et qui nous oblige donc à reconsidérer à revivifier notre relation reli­gieuse avec notre Dieu. Ce n'est pas que la prière soit active, mais c'est qu'elle interroge fondamentalement ce que nous sommes comme croyants, et ce mal inter­roge d'autant plus les chrétiens, qui ont face au mal une position à la fois certaine et fragile, et qui est celle de la prière et du pardon. On ne nous demande pas de pardonner, mais d'intercéder ou d'ouvrir une possibilité de combattre le mal non pas directement, ce qui risquerait de l'encourager, mais par un autre biais qui est de vaincre le mal qu'il y a en nous. C'est une façon de stopper les contagions. La chose que Dieu nous demande, ce n'est pas forcément d'être des acteurs directement, mais d'être de véritables com­battants, pour que le mal s'arrête à la porte de notre cœur et n'en sorte pas et qu'il ne se prête pas à la contagion que le mal appelle sans arrêt de toutes ses forces.

Que nous ayons le goût et l'intelligence du bien, ce qui n'est pas forcément de riposter et de maintenir la haine, même en nous, sans être pour au­tant des innocents ou des aveugles, mais que nous ne prêtions pas le flanc à cette haine qui gagne si facile­ment le cœur des hommes et comme nous le voyons, n'est pas vraiment vaincue actuellement.

Demandons au Seigneur de la paix, de nous faire aimer la paix qui vient de Lui.

 

 

AMEN