DYNAMIQUE DE VIE ET STÉRILITÉ

Ap 21, 9-10+22-26 et 22, 1-2 ; Mt 25, 14-30

(29 novembre 2001)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, la parabole que nous venons d'entendre n'est pas un traité de justice distri­butive, le Seigneur, s'il s'agissait de cela, serait injuste, puisque Il donnerait à celui qui a déjà et enlè­verait à celui qui n'a pas, ce qui serait la pire des so­lutions capitalistes à la justice. Mais il ne s'agit pas du tout de cela. Il s'agit ici d'une parabole sur la vie di­vine qui fructifie en nous. Cette vie divine nous est donnée gratuitement et le Seigneur attend de nous que nous laissions cette vie divine porter du fruit, s'épa­nouir, grandir, et grandir d'une manière totalement disproportionnée, comme le dit le maître : "Tu as été fidèle en peu de choses, je t'établirai sur beaucoup". La gloire de Dieu est sans commune mesure avec les efforts que nous pouvons faire sur la terre, et elle n'est pas une récompense proportionnée à ces efforts. Ce que la parabole veut dire, c'est qu'il y a comme une sorte de dynamique dans la vie de Dieu, une sorte de richesse intrinsèque à ce don que Dieu nous fait, et si nous recevons ce don, si nous le laissons grandir en nous, il va produire des fruits sans commune mesure avec ce que nous avons pu faire comme efforts. Alors cette parabole, sur la dynamique de la vie de Dieu en nous, est aussi une parabole sur la stérilité. Ce qu'on peut reprocher au troisième serviteur, celui qui n'avait reçu qu'un seul talent, c'est qu'au lieu de laisser ce talent grandir et s'épanouir en lui, à sa mesure, il l'a laissé en friche, il l'a laissé rester seul, il a été stérile, il n'a pas ouvert son cœur à cette dynamique de la vie de Dieu, il n'a pas laissé la grâce de Dieu l'envahir et grandir en lui, il l'a rendu stérile, en ne laissant pas son cœur s'ouvrir ; Parce qu'il a fermé son cœur, la grâce de Dieu ne peut pas produire son fruit, Il a be­soin de notre coopération, de notre ouverture, de notre don, de notre accueil, la grâce de Dieu ne nous sauve pas sans nous, elle utilise toute notre volonté, nos capacités, notre énergie, notre réalité humaine, et elle la met en oeuvre pour qu'elle produise des fruits en­core une fois sans commune mesure avec ce que nous sommes et ce que nous serions capables de faire par nous-mêmes.

Etre stérile, c'est se fermer à la dynamique de l'amour, être stérile, c'est laisser s'étioler la vie. Etre stérile, c'est préférer la fixité de la mort à la dynami­que constamment renouvelée de la vie. C'est la raison pour laquelle ce serviteur qui n'a pas su laisser grandir en lui l'amour que Dieu lui donnait, ce serviteur qui s'est refermé, replié, stérilisé lui-même, non seule­ment ne peut pas recevoir la plénitude de la vie de Dieu, mais encore, il perd cela même qu'il est, parce que nous ne pouvons vivre qu'en nous laissant sans cesse dépasser par le don de Dieu, qu'en nous laissant entraîner dans un au-delà toujours plus vaste et plus grand. Ce n'est donc pas une punition que Dieu lui inflige, c'est la constatation de la fermeture de son cœur, de la stérilité de sa vie, de la stérilisation en lui de ce pouvoir de grâce, d'épanouissement qui est celui de l'amour. Alors, nous comprenons que le don de Dieu n'est pas simplement une sorte de répartition plus ou moins équilibrée, mais le don de Dieu dépend de notre ouverture à ce don, de notre coopération à ce don, et c'est seulement si nous nous mettons en mar­che sous l'influence de la grâce que nous pouvons être vivants. Nous ne pouvons pas être des vivants si nous nous replions frileusement sur nous-mêmes, si nous acceptons de rester figés, de nous fixer dans une si­tuation médiocre, sans accepter que Dieu nous en­traîne au-delà de nous-mêmes, au-delà de ce que nous sommes capables de faire. Ce mauvais serviteur n'a pas cru en la puissance de la grâce, il n'a pas cru que Dieu pouvait faire avec lui infiniment plus qu'il ne se sentait capable, et il avait raison de savoir que par lui-même il ne pouvait rien faire, mais là où il s'est trompé c'est qu'il n'a pas compris que Dieu peut réali­ser en nous l'impossible, que Dieu peut faire ce que l'homme est incapable de faire par lui-même. De cette façon, il a ainsi coupé sa relation à la source, il a coupé ce courant de vie qui lui était offert et qui aurait pu envahir tout son être et le conduit infiniment au-delà de ses limites. Il s'est volontairement stérilisé lui-même, il s'est volontairement fermé et mis à mort, et non seulement, il n'est pas entré dans la gloire de Dieu, mais ce qu'il était n'a pas pu s'épanouir, n'a pas pu devenir pleinement ce que Dieu voulait faire de lui.

N'interprétons donc pas cette parabole comme si Dieu pesait chacune de nos vies, et proportionnait la récompense à nos efforts. La parabole dit le contraire : il y a démesure dans le don de Dieu. Mais prenons cette parabole comme celle de notre néces­saire ouverture à cette transcendance de Dieu qui nous envahit, il faut nous laisser entraîner par Dieu au-delà de nos limites, au-delà de ce que nous sommes, pour que nous devenions ce que Dieu veut faire de nous, c'est-à-dire infiniment plus que ce que nous sommes, puisqu'Il veut nous faire entrer dans sa joie, dans la plénitude de sa vie

 

 

AMEN