DIEU SERAIT-IL DÉÇU ?

Tt 2, 1-15 ; Mt 21,18-32

(1er septembre 2001)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J

e voudrais continuer à être un peu le défenseur de Dieu face à nos idées toutes faites, dans le prolongement d'une réflexion que j'entretiens depuis un certain temps et que j'ai encore reprise l'au­tre dimanche. Nous avons des a-priori qui sont hygié­niques au niveau théologique. Au fond, nous pensons que la foi est faite pour les œuvres bonnes, jamais nous ne penserions d'emblée que la foi est faite pour d'autres choses qu'une œuvre bonne. Or, ici Jésus donne deux exemples, le premier qui est malédiction portée sur un figuier qui le dessèche, et la seconde encore plus bizarre, il veut faire soulever la montagne pour qu'elle tombe dans la mer.

Je ne vais pas répondre à ces deux questions parce que justement il faut accepter aussi que l'évan­gile véhicule son poids d'énigme et de mystère, qui comme je le confesse souvent ici sont plus féconds que les explications claires et rationnelles. Dieu a des raisons, non pas de nous embrouiller l'esprit, mais de nous laisser en attente d'une explication. Je prends pour preuve de mon assertion, le débat qui se déploie entre Dieu et Job, dans lequel Dieu laisse les ques­tions intactes. Il y a une part de l'énigme et du mys­tère de Dieu qui reste épais, ou du moins si transpa­rent et si lumineux que notre lourdeur d'esprit ne peut la pénétrer, mais ce n'est pas une raison parce que nous ne pouvons pas la pénétrer que nous devons comme à l'avance, donner les réponses qui nous sem­blent convenir à l'a priori sympathique que nous avons sur le sujet. Quand nous lisons, nous pensons que la foi est faite pour les bonnes œuvres, d'ailleurs nous avons en tête une autre association de mots de saint Paul : "la foi et les œuvres". Cela veut dire en écoutant cela que nous n'écoutons pas le texte tel qu'il résonne et tel qu'il a besoin de résonner et tel que Dieu dans sa pédagogie profonde a voulu que nous l'entendions. Deux choses sont donc associées à la foi, d'une part une malédiction, car il y a comme une dé­ception de Dieu Jésus est déçu par ce figuier (on ne précise pas la saison, car si ce n'est pas la saison des fruits, c'est encore pire, il n'avait aucune raison de porter des figues si ce n'est pas le moment). Imagi­nons, pour défendre le figuier, que c'est sa saison et qu'il n'ait pas donné de fruits, ce qui veut dire qu'il est déjà très malade, cette maladie ne suffit pas à Jésus, Il le maudit et le fait mourir. D'autre part, il n'y a pas grand intérêt à déplacer des montagnes. Au fond, quand nous pensons "foi", nous pensons bonheur, bien-être, meilleure condition humaine, quand nous prions les uns pour les autres, pour la santé de nos proches, de nos frères ou de nos sœurs, nous prions avec foi et nous nous reprochons souvent de ne pas avoir assez de foi. C'est sûr que l'évangile éclaire un autre aspect qui est la puissance de la foi. La méta­phore choisie par le Christ sur la montagne et la mer épingle cette idée d'une puissance inimaginable, mais si elle répond à la deuxième image, elle ne répond pas à la première concernant la malédiction du figuier.

Cette malédiction du figuier, en un mot, mais je n'épuise pas le sujet, parce que je n'en ai pas moi-même la réponse, repose sur cet aspect de déception. Au fond, dans le rapport que nous entretenons avec Dieu, dans ce dialogue qui est la foi, nous Lui par­lons, Il nous répond par sa Parole, par l'histoire an­cienne, Esther, David, Bethsabée, Moïse, qui conti­nuent à entretenir ce grand livre du dialogue entre l'homme et Dieu dont nous continuons à être l'inter­prète actuel. Il se pourrait que Dieu ravale en Lui-même une déception d'une fécondité qu'Il attend de nous et qu'Il ne trouve pas. C'est possible ! Nous n'avons pas à nous lamenter d'une déception et d'une fureur divine, mais pourquoi effacer de notre imagi­nation et de notre esprit de foi la possibilité de cette fureur de Dieu qui alimentait l'esprit des anciens ? Quand je pense que nous avons un esprit trop hygié­nique à l'égard de Dieu, c'est que nous le voulons tellement gentil qu'au fond, nous l'avons rabaissé, non pas qu'il faille qu'Il soit méchant, mais la hauteur même de Dieu supporte que nous puissions imaginer, comme nos parents l'ont été pour nous, qu'Il puisse être en fureur contre nous, mais qu'Il retient cette fu­reur et la transforme en amour. C'est tout à fait diffé­rent d'imaginer qu'une fureur de la hauteur de Dieu se transforme en amour plutôt que de penser qu'Il soit incapable de fureur.

Frères et sœurs, que l'évangile dans son para­doxe permanent ne nous assourdisse pas les oreilles, ne nous laisse pas sourds puisque nous l'écouterions alors avec nos cribles déjà tout faits, mais que nous laissions cette Parole inédite, imprévisible et surtout que nous la laissions résonner en nous pour nous obliger à avancer sur ce chemin de foi qui est bien plus large, bien plus beau, bien plus inconnu que celui que nous voudrions bien imaginer dans nos pensées faites sur mesure.

Que le Seigneur nous fasse découvrir son inconnu.

 

 

AMEN