LA CROIX, MYSTÈRE DE L'AMOUR

1 Th 2, 8-12 ; Mt 16, 21-28

(9 août 2001)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, le passage d'évangile que nous venons de lire suit immédiatement la confes­sion par Pierre de Jésus comme Messie et Fils de Dieu, et c'est à l'occasion de cette confession de Pierre, que Jésus l'établit comme le premier des apô­tres, comme la pierre sur laquelle est fondée l'Église. Je vous rappelle le texte que nous avons lu la semaine dernière, Jésus en effet demandait aux disciples : "Qui suis-je pour vous ?" Et Pierre inspiré par le Dieu vi­vant, c'est Jésus Lui-même qui le dit, Pierre proclame : "Tu es le Christ, le Messie, le Fils du Dieu vivant". Si Jésus a attaché une telle importance à cette confes­sion de Pierre, lui disant que ce n'est pas la chair et le sang qui lui ont inspiré cette réponse, mais Dieu Lui-même, c'est bien que Pierre, dans un éclair d'intuition, a compris que Jésus était non seulement Fils de Dieu au sens général d'un être privilégié, protégé par Dieu, mais Fils de Dieu au sens fort que Pierre ne peut qu'entrevoir et qu'à tâtons, pressentir, mais enfin, Fils de Dieu tel que nous proclamons Jésus à la suite de Pierre.

Or, voilà qu'immédiatement après, quand Jé­sus annonce que son rôle de Messie, de Fils de Dieu envoyé sur la terre, va consister à souffrir, à être mé­prisé, rejeté et finalement tué par les grands-prêtres et les scribes, à ce moment-là, Pierre se révolte : "Non, il n'en sera pas ainsi, Dieu t'en préserve". Pierre donc en proclamant Jésus Fils de Dieu conçoit un Messie, un Dieu venu sur terre pour la gloire et le triomphe, et devant l'affirmation de Jésus que celui-ci doit souffrir et être mis à mort, Pierre se révolte et Jésus qui l'avait félicité pour sa confession de foi quelques instants auparavant, lui disant que c'était Dieu Lui-même qui l'avait inspiré, lui dit maintenant : "Tu es pour moi comme un Satan, comme un obstacle, comme quel­qu'un qui veut me faire trébucher, tes pensées ne sont pas celle de Dieu mais celles des hommes, même celle du démon". Étrange paradoxe que Pierre pour procla­mer la divinité de Jésus trébuche aussitôt devant la croix, devant la Passion du Christ, devant le chemin que Dieu Lui-même propose à son Fils Bien-Aimé pour le salut du monde.

Il y a donc un abîme entre confesser Jésus dans la vérité de sa divinité, et comprendre que cette divinité de Jésus va se traduire par la souffrance et par la mort. Effectivement, au premier abord, il y a contradiction : si Jésus est Fils de Dieu, Il ne peut venir que comme un juge, comme un sauveur, comme quelqu'un qui va apporter le salut, la plénitude, la joie, la vie, or Jésus parle de mort, de souffrance et de croix. Il y a là un pas à faire et au premier abord, Pierre ne sait pas franchir ce pas comme nous-mêmes d'ailleurs qui sommes toujours tentés de penser à Dieu selon sa Toute-Puissance capable de toutes les béné­diction, de toutes les meilleures possibilités pour nous aider et nous sauver, n et qui avons tellement de mal à comprendre que Dieu vient pour se faire l'un de nous jusqu'à la mort, la croix et la souffrance. Il ne vient pas d'abord pour nous délivrer de la souffrance mais pour la traverser lui-même et pour mystérieusement habiter cette souffrance du monde et des hommes, pour prendre sur Lui le péché et par un surcroît d'amour pour arriver ainsi au cœur même de la déré­liction, à apporter la paix et le salut.

Nous imaginons toujours le salut comme une sorte de déploiement, de puissance, divine, qui va nous épargner le mal. Or voilà que Dieu nous sauve en se mettant sous le poids du mal, sous le poids de la croix, et en épousant notre condition jusqu'au fond de l'abîme. Il y a là quelque chose qui est au cœur de notre foi et que pourtant nous avons toujours une certaine difficulté à admettre, d'autant plus que Jésus ajoute que cette croix qui est la sienne, Il va la partager avec nous et que si nous voulons sauver notre vie, si nous voulons parvenir à la vie éternelle, il faut perdre notre vie, la perdre pour Lui et avec Lui, accepter nous aussi la croix avec Jésus. Ce n'est donc pas simplement un mystère qui touche Jésus, sa personne et sa destinée, sa mission, mais qui nous touche aussi au plus vif, car cette mission du Christ nous y sommes entraînés avec Lui, par Lui.

Je crois que nous n'aurons jamais fini de ru­miner et de méditer ce mystère de la croix pour es­sayer d'y entrer, pour essayer de le faire nôtre, car il contredit toutes nos idées reçues, il contredit tous les désirs spontanés de notre cœur et il faut que nous al­lions plus loin, plus profond, pour que nous puissions comprendre comment l'amour de Dieu le conduit jusqu'au fond de la souffrance et de l'abîme et com­ment Il nous invite à partager cet amour en connais­sant nous aussi l'épreuve pour que du fond de celle-ci, nous découvrions la vraie vie qui n'est pas un doux paradis bien arrangé, mais qui est la victoire de l'amour sur les forces du mal, c'est une victoire qui a coûté cher à Dieu et qui nous coûte cher à nous aussi.

Que le Seigneur nous introduise dans le mys­tère de sa croix qui est la nôtre.

 

 

AMEN