L'HYPOCRISIE
1 S 25, 23-31 ; Mt 7, 21-29
(23 juin 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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ieu est très féru en matière de religion, c'est un domaine qui ne lui échappe guère. Il observe ce que nous sommes, la manière dont nous faisons, c'est un grand spécialiste. Il y a une chose qu'il déteste, je crois que c'est la chose qu'il déteste le plus au monde, c'est quand toutes les apparences sont sauves, mais qu'au fond, il n'y a rien. C'est ce qu'on appelle le bigot, la bigote, le dévot, la dévote, celui ou celle, car ce n'est pas un défaut spécialement féminin, contrairement à ce qu'on a fait croire, cela atteint tout le monde, ou plutôt, certains et certaines. C'est donc quelqu'un qui donne l'apparence, c'est à l'extérieur, c'est quelqu'un qui affectivement est tellement près de Dieu que le monde n'a plus d'importance, une sorte de rituel nécessaire qui permet de s'effacer devant les exigences de la vie sociale de la vie communautaire, de la vie avec les autres. Mais le plus grave surtout, plus grave que le dévot, que le bigot, c'est l'hypocrite. Le dévot est sur le chemin de l'hypocrite, mais l'hypocrite est celui qui est carrément cassé en deux, qui a double vie, une vie apparente et puis l'intérieur est discordant par rapport à l'extérieur.
Pourquoi Dieu déteste-t-il tant les hypocrites, ou l'hypocrisie ? C'est qu'on ne peut rien lui dire, il n'y a pas de prise sur un hypocrite, ça glisse, on ne peut pas lui reprocher. L'hypocrite c'est celui qui donne le change d'une justice, d'une droiture, d'une sainteté. Le plumage de l'hypocrite est si lisse qu'aucun reproche ne peut l'atteindre, qu'aucune demande de conversion ne peut le toucher, il a le cœur cadenassé, inatteignable, et c'est pourquoi Dieu non pas le déteste, mais le craint. On ne peut rien faire. Quand Dieu rencontre l'hypocrite, c'est une figure, ce n'est pas d'abord quelqu'un, et cette figure de l'hypocrisie, c'est l'homme qui fait croire qu'il est avec Dieu, mais au fond, il n'y est pas, d'ailleurs, il n'est nulle part. Dieu savait le risque qu'il prenait en nous donnant une religion, en nous demandant de venir à l'église, de le célébrer, Il prenait le risque que nous donnions les apparences et qu'au fond notre cœur ne soit pas en accord avec notre comportement.
C'est vrai qu'actuellement, notre société contemporaine ne compte pas les mêmes hypocrisies qu'auparavant, comme au dix-septième et dix-huitième, il y avait une forme d'hypocrisie épinglée d'ailleurs par les hommes de théâtre, on riait de l'hypocrite et du dévot. Maintenant, c'est peut-être plus subtil, il y a une autre forme, comme si on se mettait un peu à l'écart de Dieu, comme un peu à l'abri : tu ne m'auras pas complètement, je garde une partie pour moi, je donne le change, et au fond, il y a une réticence, une réserve un peu tenace, un peu têtue. J'ai souvent envie de me dire, de nous dire qu'au moment où nous arriverons tout nu, tout pauvre, tout chaste devant Dieu au moment de notre mort, comme cela nous arrivera les uns après les autres, cette réticence, cette réserve seront comme un caillou trop gros sur le chemin qui mène à Dieu et nous nous dirons : que j'ai été bête d'avoir entretenu cette sorte de réserve, d'entêtement, comme si nous étions grincheux contre Dieu. Dieu ne veut pas que nous laissions enfermer nos plaintes, nos reproches, nos douleurs, elles sont aussi l'occasion de Lui parler, elles peuvent nous tenter, nous pouvons les retenir en nous contre Lui, mais Il nous demande de les dire, de les exposer. La prière n'est pas simplement un moment où nous sommes "bien" avec Dieu, c'est aussi un moment où nous sommes "mal" avec le monde et nous avons à le dire à Dieu. Cela fait partie de cette relation, nous n'avons rien à retenir, rien à mettre à l'écart et surtout pas à faire semblant.
Contrairement aux apparences, notre société est très soucieuse d'une authenticité intérieure, ce sont des mots très contemporains. Mais ce que nous faisons à l'extérieur aide l'intérieur, nous venons pas à la messe seulement quand nous sommes authentiquement spirituels et que nous sommes d'accord, ce serait la vraie réponse. Mais au fond, il y a aussi les gestes de l'extérieur : par exemple aller communier, recevoir le Corps et le Sang du Christ, qui aide le cœur à ne pas s'enfermer sur lui. Il y a un va-et-vient, une perméabilité entre notre geste extérieur, qui est de communier, de vivre ensemble, de marcher, de louer, de chanter, et notre cœur qui prend le rythme de la prière par les gestes que nous faisons à l'extérieur. Quand nous dénonçons l'hypocrisie, nous ne voulons pas dire que l'extérieur ne compte pas, il compte énormément, il est l'équilibre. Ce sont les deux choses à tenir. On a souvent pensé qu'il fallait mépriser l'extérieur et maintenir une sorte d'authenticité intérieure, or les deux comptent et font l'unité. Ce que nous sommes face à Dieu avec Lui.
Que chacun de nous dans cette interrogation que je vous propose se retrouve dans les gestes que l'Église lui demande d'accomplir, les gestes de la communion, de la prière, du pardon, de la paix que nous allons nous donner, et au fond, par exemple, au moment de la paix, que notre cœur s'émeuve de cette paix qui nous vient de Dieu et que nous donnons aux autres, et que ce geste de paix ne soit pas en désaccord avec le cœur, mais que notre cœur y trouve lui-même la paix que Dieu veut nous donner incessamment, sans se lasser.
AMEN