SEMONS À PLEINES MAINS
Jos 8, 1-8 ; Mt 13, 1-9
(10 juillet 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ertains ou certaines parmi vous savent l'importance que j'attache à un petit ouvrage dont j'ai plusieurs fois recommandé la lecture qui s'appelle La plaisante sagesse Lyonnaise, de Catherine Bugnard. C'est un volume absolument magnifique, qui doit faire douze cm de haut sur huit de large et un demi-centimètre d'épaisseur, mais ce ne sont pas nécessairement les gros livres qui sont les meilleurs, en l'occurrence celui-ci est tout petit, mais il est plein de sagesse et de saveur. Or, il dit à peu près la même chose que ce que nous venons d'entendre dans l'évangile. Comparez plutôt : La sagesse Lyonnaise est une collection de proverbes qui ont été en cours et qui j'espère ont encore un certain usage dans le milieu des canuts, ceux qui travaillaient sur les métiers à tisser la soie à Lyon au siècle dernier. Une sagesse très populaire, très simple, pleine d'humour et de bon-sens. Et notamment, il y avait ces deux proverbes que je tiens pour être les deux proverbes les plus fondamentaux pour l'histoire de l'humanité, c'est en style canut, excusez les fautes de syntaxe : "Tout le monde peuvent pas être de Lyon, il en faut ben d'un peu partout". C'est évidemment d'une grande ouverture d'esprit que de penser une chose pareille, effectivement, on pourrait dire la même chose de Marseille ou d'Aix-en-Provence, cela veut dire que l'on est là où on se trouve, à Lyon, à Aix, à Paris, et je vous fais remarquer en passant que ce n'est sûrement pas des parisiens qui auraient inventé un proverbe pareil. Le deuxième proverbe, c'est à peu près la même chose, vu d'un autre angle, c'est que les canuts, pour diversifier la diversité dans l'humanité disaient aussi ceci : "Le monde c'est comme l'Arche de Noé, y a toute espèce de bêtes". Je crois qu'ils voulaient parler du monde humain, où effectivement il y a toute espèce de bêtes.
Avec ces deux proverbes nous est donnée, je crois, la clé de la parabole du semeur car quand on y réfléchit, elle est aussi simple que la sagesse lyonnaise. Ce que Jésus veut dire, il y a un unique semeur, mais ce qui est intéressant, c'est qu'il y a beaucoup de terrains, et de terrains très variés, comme dans l'Arche de Noé, il y a toutes sortes de bêtes, ou comme tout le monde ne peuvent pas être de Lyon. La Parole de Dieu est semée aussi bien à Lyon, qu'à Aix, à Paris ou ailleurs, et ce qui est extraordinaire, c'est qu'elle est semée partout. Or, c'est très important, car la plupart du temps, nous le comprenons mal ou nous ne le comprenons pas. Ce qui est important dans la parabole du semeur, ce n'est même pas le rendement, ni la question du fait qu'il y a des graines perdues, ce sont les économistes qui se désolent sur des choses pareilles. Qu'il y ait du grain perdu, c'est normal, qu'il y ait du grain qui tombe sur les cailloux, c'est normal, qu'il y ait du grain qui tombe là où il y a peu de terre, c'est normal, mais ce que le Christ a voulu dire que lorsqu'il apporte sa Parole au monde, cela importe à tout le monde. Donc cette parabole, c'est le mystère de l'annonce du Salut pour toute la création. A partir du moment où nous mettons des limites, ou nous traçons des contours, où nous déciderions par exemple que la Parole de Dieu doit être semée à Aix et pas à Marseille, à Lyon et pas à Paris, à partir de là nous falsifiions la Parole de Dieu. A partir du moment où nous pensons que la Parole de Dieu est dans la bonne terre dans nos cœurs et dans la mauvais terre chez le voisin et que Dieu a perdu son temps de semer l'évangile dans le cœur du voisin, j'abîme, je falsifie la vitalité de la Parole de Dieu.
C'est un défi cette parabole, cela va contre toutes les théories du rendement économique, contre toutes les mises en valeur des différenciations de supériorité, c'est le contraire qui est annoncé, c'est que précisément le Christ dit qu'à partir du moment où Il vient dans la création, la Parole est pour toute la création. Donc, cela rejoint cette intuition fondamentale de l'évangile qui a effectivement bouleversé le monde, c'est que personne n'est exclu, aucun terrain n'est exclu du travail de semailles qu'a accompli le Christ. C'est là qu'il faut un peu nous réveiller et nous dire qu'effectivement l'Église a à semer sans choisir les terrains, et c'est sans doute le plus grand péché que nous commettions, c'est le choix des terrains. C'est une chose terrible déjà dans le naturel parce que c'est de là que viennent les divisions, les cassures et les inimitiés, mais quand c'est transposé au plan spirituel c'est encore bien plus grave.
Cette parabole du semeur, loin d'être cette espèce de parabole un peu lénifiante et gentille, du geste auguste du semeur, qui envoie le blé partout, c'est gentil comme tout, en réalité, c'est un véritable appel à reconsidérer la création. Toute la création est sous le coup des semailles de Dieu, toute la création est appelée à recevoir la plénitude de la germination du Salut. Si nous ne gardons pas cette perspective en Eglise et hors de l'Église, même si nous ferions une Eglise extrêmement dynamique, qui produirait trois cents pour un comme le Christ a l'air de le dire en tenant compte des statistiques de l'époque, nous aurions raté, nous aurions fait le geste de l'exclusion. Tant pis s'il y a des grains de blé perdus, tant pis s'il y a des grains de blé qui ne lèvent pas, tant pis s'il y a de la Parole de Dieu qui est brûlée parce que les cailloux auraient été trop chauds et qu'il n'y a pas eu le bon terrain. Ce qui compte c'est que le grain ait été semé et tenez-le aussi pour important ce que cela veut dire aussi, c'est qu'en nous il y a aussi des différences de terrains, et que là encore nous sommes aussi racistes vis-à-vis de nous-mêmes. Nous considérons qu'il y a des terrains qui doivent être évangélisés et d'autres qui ne peuvent plus. On peut évangéliser dans les échardes comme on le disait hier, on peut évangéliser et semer le grain dans les chardons, cela n'a pas d'importance, tant pis si cela ne porte pas les fruits. Tous ces gens qui viennent se confesser et qui disent qu'ils ne font pas de progrès, c'est tout, c'est parce que cela a été semé dans les chardons, on n'a pas fait de progrès, on a été pécheurs, tant pis. Mais on continue à semer, et Dieu continue à semer, et l'on ne va pas dire à Dieu que désormais cette zone-là, ce n'est pas la peine de l'enclaver, parce que de toute façon cela ne marchera jamais. C'est la Parole de l'espérance, c'est la Parole qui transforme le cœur du monde, si nous ne sommes pas les témoins de cette espérance-là, nous nous désespérons nous-mêmes parce que nous avons déclaré que les jachères ont plutôt tendance à grandir, qu'à s'amenuiser, et d'autre part, nous devons être une parole d'espoir pour le monde, c'est que nous avons un mauvais regard sur le monde et que nous commençons à être le mauvais semeur qui vient semer de l'ivraie.
Frères et sœurs, essayons de relire ces paraboles, elles sont tellement familières qu'on ne les voit plus, on ne voit même plus la pointe, mais la pointe, c'est cela, la Parole pour la création tout entière, et nous, nous sommes cette parole, de temps en temps, on est jeté dans du mauvais terrain, peu importe, mais ce qui compte, c'est que le geste des semailles continue jusqu'à la fin des temps, jusqu'à la moisson.
AMEN