LE PÉCHÉ IMPARDONNABLE

2 R 5, 15-27 ; Mt 12, 22-32

(5 juillet 1994)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

A

ux dires même de Jésus, et sa parole est sans équivoque, claire, il y a donc un péché sans rémission. Il y a un péché pour lequel, il n'y a pas de pardon, ni en ce monde ni surtout pour l'autre monde. Tout péché sera pardonné, même ce qui est dit contre Jésus. Mais ce qui est dit contre l'Esprit saint forme, constitue ce péché qui ne peut avoir de pardon, que Dieu ne peut pas pardonner, que la misé­ricorde de Dieu ne peut pas atteindre, que l'amour et le salut du Christ ne peuvent briser. Il y a un péché qui pose une limite définitive à la puissance de Dieu et à l'efficacité de la grâce pascale du salut.

Nous le savons, cet évangile nous laisse per­plexes. Nous aimerions, nous préférerions que tout péché soit pardonné. Nous aimerions et nous le disons parfois que tout homme est pardonné et qu'en défini­tive il n'y a peut-être pas d'enfer et que c'est une no­tion archaïque, obsolète, qui a peut-être servi, mais qui n'est plus acceptable de nos jours, si nous croyons que Dieu est pur amour pour tout homme, quel qu'il soit, et surtout, quoi qu'il ait fait. Et bien, il n'en est pas ainsi semble-t-il.

Je ne vais pas faire l'explication exhaustive et définitive de cette parole pour la simple raison que j'en suis tout à fait incapable, mais je voudrais sim­plement signifier une petite chose pour nous aider à recevoir, dans la foi, cette parole de l'évangile et donc la réalité qu'elle désigne.

Il s'agit du péché contre l'Esprit Saint, donc pas le péché du refus de Dieu dans son existence en soi, pas non plus le refus du Christ et de ses œuvres, car même cela sera pardonné. Même la foule des hé­rétiques peuvent, s'ils le désirent, trouver le pardon. C'est donc le péché contre l'Esprit Saint, et cette pré­cision est intéressante, qui ne sera pas pardonné. Pourquoi ? Parce que l'Esprit Saint, et Jésus le signifie quelques versets auparavant, c'est la présence du Royaume aujourd'hui, dans le monde, pour les hom­mes que nous sommes. L'Esprit saint est la présence réelle, invisible mais féconde, de la Pâque du Christ, des effets de la Pâque du Christ dans le monde d'au­jourd'hui. Et le péché qui n'est pas pardonné, c'est tout simplement ce refus définitif du Royaume de Dieu aujourd'hui. C'est ce refus que la gloire de Dieu soit présente dans le monde d'aujourd'hui. C'est ce refus définitif, tout simplement, de se laisser sauver par l'œuvre de l'Esprit saint qui est l'œuvre accomplie dans l'Église et par elle.

Il ne s'agit pas uniquement d'un refus terres­tre, il s'agit du refus qui peut être prononcé par un homme dans l'au-delà déjà au moment de son juge­ment. Lorsque l'homme paraît devant Dieu, quoi qu'il ait fait, quoi qu'il ait dit contre Dieu le Fils ou contre l'Église, il peut encore, s'il le désire, trouver ce par­don. Mais si, à ce moment-là, il s'entête à refuser le Royaume de Dieu, il entre dans une logique où Dieu ne peut plus le sauver. Il entre dans une spirale où le salut et la miséricorde de Dieu, où l'œuvre de l'Esprit ne peut plus atteindre cet homme. Ce qui est en jeu ici, c'est la liberté de l'homme opposée à la liberté que donne l'Esprit pour connaître la vérité. Cet Esprit est Esprit de vérité. Celui qui refuse cet Esprit ne peut pas connaître la vérité et se condamne lui-même en dehors de la vérité, pour sa vie mais surtout essen­tiellement pour l'au-delà.

C'est d'ailleurs cela le péché de l'ange, le pé­ché de Satan, le péché du démon. C'est l'utilisation de sa liberté contre l'Esprit de vérité qui lui avait fait connaître Dieu, qui lui avait fait pressentir les œuvres du Christ. Le péché de Satan est un péché contre l'Es­prit. Au nom de son esprit à lui, qui a voulu justement être dominateur être isolé et rompre la communion avec Dieu. Lorsque Jésus parle ainsi de ce péché contre l'Esprit indirectement Il désigne le premier péché, pas celui de l'homme et de la femme mais celui de l'ange déchu, et Il signifie simplement que tout homme, s'il s'entête consciemment, avec toute son intelligence, à refuser cet Esprit de vérité, il ne peut pas connaître la vérité ni de Dieu aujourd'hui, ni du salut de Dieu dans l'autre monde.

C'est donc une réalité peut-être difficile à ac­cepter ou à croire, mais le Christ nous l'a laissée telle quelle, sans commentaire. Elle n'est pas là pour nous faire peur, elle est là simplement comme invitation à vivre chaque jour notre baptême dans la force de l'Es­prit de vérité qui, comme le dit Jésus en saint Jean "nous apprend toute chose, nous enseignera toute chose". Le péché contre l'Esprit c'est le péché de l'in­telligence humaine qui ne veut pas se laisser ensei­gner dans la vérité, qui reste fermée et close sur elle-même et ainsi crée son propre monde et veut dominer le monde. Que cette eucharistie qui est déjà prémices de vie éternelle, que cette eucharistie dont l'œuvre du Fils dans le pain et le vin va nous être donnée par la puissance de l'Esprit saint nous aide à vivre dans la compagnie, dans l'ouverture, dans la confiance et dans la volonté de toujours vivre pour et avec l'Esprit Saint, de ne jamais le contrister afin que le Royaume de Dieu arrive jusqu'à nous dans ce monde et que nous arrivions jusqu'à Lui dans l'autre.

 

 

AMEN