EFFICACITÉ DE LA PRIÈRE
1 R 19, 9-18 ; Mt 7, 6-12
(14 juin 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e passage d'évangile que nous venons de lire est bien délicat à interpréter. "Demandez et l'on vous donnera ! Cherchez et vous trouverez ! Frappez et l'on vous ouvrira !" Jésus nous parle de l'efficacité de la prière et ajoute : "Vous qui êtes des personnes mauvaises et qui n'avez pas la bonté au fond de vous-mêmes, quand vos enfants vous demandent quelque chose, vous leur donnez ce qu'ils demandent, comment Dieu qui est la bonté, ne vous donnerais pas tout ce dont vous Le priez".
A prendre au pied de la lettre ces paroles de Jésus, notre prière devrait toujours être exaucée. Et il est vrai, vous l'avez sûrement expérimenté comme moi, que le Seigneur a souvent de ces délicatesses pour répondre à nos demandes, pas nécessairement les plus importantes mais même des choses relativement banales de notre vie quotidienne. Quand nous les demandons avec confiance, souvent le Seigneur nous répond. Mais il est d'expérience courante qu'il arrive aussi que le Seigneur ne réponde pas à ce que nous demandons. Et il même très dangereux de parler de cette manière-là car combien d'enfants ont perdu confiance en Dieu et peut-être même perdu la foi pour le restant de leur vie, parce qu'on leur avait dit que la prière était toujours exaucée. Or ils ont prié pour la guérison de leur grand-mère et leur grand-mère n'est pas guérie. Il y a donc une manière un peu simpliste qui, pourtant voudrait s'inspirer de ces paroles de Jésus une manière un peu simplifiée de parler de la prière qui risque d'être fort dangereuse pour ceux à qui l'on enseigne cela.
D'ailleurs il y aurait un autre danger à parler de la prière de cette manière-là, ce serait celui d'une sorte de marchandage où nous prierions pour obtenir ceci, pour obtenir cela, avec une manière extrêmement intéressée de concevoir nos rapports avec Dieu comme étant assurés d'obtenir ce qui nous passe par la tête. Alors, que répondre à cette difficulté ? Il y a une première réponse qui est classique, que l'on trouve chez presque tous les auteurs spirituels et un certain nombre de Pères de l'Église, qui consiste à dire que Dieu exauce nos prières quand nos prières sont bonnes, quand elles demandent quelque chose qui est bon pour nous ou bon pour ceux que nous aimons. Dieu, sachant mieux que nous, ce qui est bon pour chacun d'entre nous, quelquefois ne répond pas à la prière telle que nous la formulons parce qu'Il sait que ce que nous demandons ne serait pas bon pour nous-mêmes ou pour ceux pour qui nous le demandons. Certes, il nous arrive de nous tromper dans nos demandes et comme nous ne connaissons pas le déroulement de l'histoire du monde, nous pouvons imaginer que tel ou tel événement que nous redoutons sera néfaste alors que peut-être il aura des conséquences à long terme que nous n'avons pas prévues, que nous n'avons pas su imaginer et qui finalement seront positives.
Il arrive certes que du mal apparent sorte un bien et que d'une grande souffrance ou d'une grande détresse ou de quelque chose qui nous est extrêmement pénible, finisse par surgir quelque chose qui nous sera tout à fait profitable. Je ne suis pas sûr que cette réponse, qui est vraie dans un certain nombre de cas, suffise à donner clairement réponse à la difficulté que je suis en train de poser devant vous. Je ne crois pas qu'il suffise de dire que quand Dieu ne nous exauce pas, c'est parce que nous nous nous sommes trompés dans la demande ou parce que notre demande était trop intéressée, ou parce que nous n'avions pas une vision suffisamment profonde du réel et du déroulement de l'histoire pour nous rendre compte des conséquences de ce que nous demandons ou des conséquences de ce que nous voudrions éviter.
Peut-être faudrait-il compléter cette réponse par quelque chose d'un peu différent. Peut-être que Dieu, au lieu de nous transformer les évènements à notre gré, au lieu de répondre à notre prière en faisant que le cours des choses se modifie et que les causes ne produisent pas les effets qu'elles produisent naturellement, au lieu que Dieu, sans cesse, à notre demande, opère des petits ou grands miracles, peut-être que Dieu répond à notre prière en préparant intérieurement notre cœur à vivre les évènements tels qu'ils se produisent et tels qu'ils découlent normalement de la nature des choses, que Dieu prépare notre cœur à vivre ces évènements de telle sorte que, même s'ils sont douloureux, ou au premier abord vétustes pour nous ou pour ceux que nous aimons, ces événements, par la manière dont nous les recevons, dont nous les intériorisons, dont nous cherchons à leur donner une suite, à aider à ce que le cours des choses soit orienté par un amour plus grand venu du cœur de Dieu, inspiré à notre propre cœur, rebondissant en quelque sorte dans notre cœur, peut-être qu'une certaine manière de vivre les événements permet que ce qui était objectivement mauvais ou néfaste, puisse devenir effectivement source d'un bien inattendu, mais que l'amour de Dieu, et l'amour que nous saurons mettre en écho à celui de Dieu, permettra de donner ainsi un sens nouveau aux événements.
Je voudrais dire par là que la Providence de Dieu à laquelle nous nous adressons par la prière ne consisterait pas tellement à changer le cours des événements mais à changer notre regard sur ces événements, à changer notre cœur dans la manière dont il accueille ces événements, à changer notre façon de vivre ces événements, de telle sorte que, sans que ces événements soient modifiés, ils prennent une tonalité nouvelle, grâce à la manière dont nous les aurons accueillis, à la manière dont nous les aurons traversés, à la manière dont nous leur donnerons des conséquences. Peut-être que la manière dont Dieu répond à notre prière, c'est d'élargir notre cœur de telle sorte que ce qui nous faisait peur, ce que nous craignions, puisse être assumé dans un amour plus grand et puisse devenir, grâce à la manière dont nous l'aurons vécu, source de quelque chose de meilleur.
Je vous livre ces quelques réflexions qui ne sont pas exhaustives qui ne sont pas complètes, mais qui peut-être nous permettent de vivre la prière d'une manière moins simpliste que celle dont je parlais au début, en attendant que, automatiquement, Dieu exauce ce que nous lui demandons et que, automatiquement, Dieu fasse en sorte que les choses soient conformes à notre désir même légitime. Peut-être que Dieu ne changera pas le cours des choses mais qu'Il nous aidera à les vivre mieux, à les vivre plus profondément, à les vivre plus intensément et ainsi à contribuer à leur donner un sens nouveau.
AMEN