EUNUQUES POUR LE ROYAUME DE DIEU

1 Co 1, 26-31 ; Mt 19, 3-12

(5 février 1994)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

a première impression qui se dégage de ce passage d'évangile est l'opposition entre la vie mariée et la vie des eunuques. Il semblerait que ce soit comme un moindre mal mais qu'il serait préférable, dans une première lecture, d'être eunuque. Et l'on associe à ces eunuques ceux qui le sont par l'action des hommes et ceux qui se sont rendus tels en vue du Royaume des cieux.

Pourtant l'évangile est précédé de cette phrase centrale de la Genèse : "Ainsi donc l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à sa femme et les deux ne feront qu'une seule chair." On pourrait inter­préter différemment ces deux péricopes évangéliques l'une à la suite de l'autre en pensant qu'avant d'épouser une chair on est eunuque, car fondamentalement dans ma vie, dans ma chair humaine, dans ma vie terrestre il y manque le mariage, il y manque la noce avec une autre chair. Et qu'un homme ait accepté qu'il y ait en lui quelque chose de manquant suppose qu'il doive le compléter.

Ce n'est pas tant sur un plan moral que l'évangile se déploie mais sur le plan plus profond de ce qu'est l'homme, de ce qu'est l'homme dans sa desti­née profonde, dans son mystère intérieur, l'humain. Est-ce que nous ne pourrions pas entendre que l'hu­main, dans son humanité est à épouser ? Mais pour être épousé, il faut être coupé de quelque chose pour pouvoir recevoir ce qui peut compléter cette chair qui, amputée sur cette terre, ne trouve pas en elle-même son accomplissement, n'est pas close, n'est pas termi­née, n'est pas achevée et que la chair humaine est le lieu même où nous prenons conscience que nous avons à être complétés, épousés, et que l'Église est le lieu où je prends conscience de ce manque. De même que le célibat et la chasteté des religieux et des prêtres n'est pas bonne en soi mais signifie l'attente, le man­que ouvert, réel, affiché, public devant tous, de même chaque homme et chaque femme, en cette terre, de­vrait ressentir en lui-même quelqu'un qui manque. Une fête, une noce, une épousaille non encore adve­nue. Et même quand un homme et une femme s'ai­ment, il y a de la place dans leur union pour cet autre qui n'est pas encore là et qui complétera, dans leur finalité, ce qu'ils sont, ce qu'ils seront.

Lorsque nous associons notre chair humaine au corps et au sang du Christ, c'est bien pour prouver que cette chair humaine ne se suffit pas à elle-même, quelle a besoin d'une autre chair pour grandir, pour monter et recevoir cette gloire de Dieu. Et comment comprendre autrement le courage de Sainte Agathe et de Sainte Lucie qui acceptaient dans leur chair de vierge d'être martyrisées si ce n'est qu'elles avaient le sentiment intérieur qu'elles allaient être "achevées” dans ce martyre. Ce n'est pas tant un courage pur, une sorte d'héroïsme des sommets, c'est aussi une convic­tion plus profonde qui faisait qu'elles attendaient ce mariage, attendaient d'être complétées en leur vie humaine. Donc tout homme toute femme, en cette terre, a à devenir eunuque, à accepter de s'amputer d'une satisfaction de ce monde pour laisser grandir un désir qui ne sera jamais comblé ici-bas, mais qui est l'arrivée de Dieu. Cette arrivée de Dieu s'inaugurera dans ma chair et non pas dans ma tête ni dans ce qu'on appelle mon âme.

Il y a dans mon corps une préparation à rece­voir un jour l'arrivée de Dieu. Et Dieu ne cesse de renouveler, de répéter, comme on répète un spectacle, comme on répète une fête Il ne cesse de nous préparer à cette arrivée de Lui dans notre chair par les sacre­ments, par l'onction, par la manducation de l'eucha­ristie qui ne cesse d'ouvrir notre réalité charnelle de ce monde à Celui qui doit venir la compléter.

Prenons exemple sur ces martyrs anciens qui acceptaient de n'être rien aux yeux de leur monde pour se donner entièrement au Seigneur, pour qu'une part de nous-même soit à la fois intacte et insatisfaite en ce monde, ne trouve pas son contentement ici-bas. Et offrons cette place manquante à Celui qui la com­blera au-delà de toute mesure, Notre Seigneur et Bien-Aimé.

 

 

AMEN