PRIVILÈGES OU SERVICE ?

Ph 1, 9-11 ; Mt 20, 17-28

(2 septembre 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile qui commence par la troisième annonce de la Passion du Christ est en liaison étroite avec la première annonce car dans les deux cas Jésus se heurte à l'incompréhen­sion complète de ses auditeurs. Pierre lui avait dit : "Non, Seigneur, il n'en sera pas ainsi !" et Jésus avait été obligé de le rabrouer en lui disant : "Tu es pour Moi comme un tentateur, comme un Satan !" Aujour­d'hui, sitôt que Jésus a parlé de sa passion, la mère des fils de Zébédée s'approche de Lui pour régler les pla­ces dans le Royaume des Cieux et savoir qui sera en tête du cortège.

Ce texte peut être rapproché aussi de celui que nous lisions hier où les pharisiens abordaient Jé­sus à propos du mariage avec une vision des choses très terre à terre puisque ce qui les intéressait c'était la façon dont un homme pouvait répudier sa femme. Après quoi les disciples abordaient Jésus à propos du célibat, toujours d'une manière très terre à terre, en concluant : "Si la condition de l'homme avec la femme est si difficile, peut-être vaut-il mieux rester seul ?" Dans les deux cas Jésus avait essayé d'élever le débat en montrant que le mariage n'est pas affaire de se supporter plus facilement ou de se débarrasser l'un de l'autre quand on en a envie, mais que c'était d'abord affaire de communion correspondant à la communion divine et que le célibat était une consécration à l'an­nonce du Royaume des cieux.

Le texte d'aujourd'hui nous invite à prolonger cette réflexion à propos du sacerdoce. Les apôtres, d'abord Jacques et Jean à travers leur mère et puis les autres, cherchent à "régler les préséances" dans le Royaume des Cieux et sous prétexte qu'ils sont les disciples majeurs de Jésus, les douze, ceux qu'Il a choisis parmi les autres disciples pour accomplir la mission dont Il veut les charger, les douze cherchent à avoir des privilèges, à être à droite et à gauche du Christ. C'est le point de vue de Jacques et de Jean ou de leur mère, et les autres de s'indigner de ce que Jac­ques et Jean veulent leur rafler les meilleures place et de faire valoir leurs droits à être les premiers. Nous avons donc toujours le même genre de réactions. Que ce soit les pharisiens, que ce soit les disciples en gé­néral, les apôtres en particulier, c'est toujours une réaction extrêmement humaine qui voit les choses d'une manière très terre à terre. Et de même que le mariage ou le célibat était vu en fonction des commo­dités, des convenances ou des agréments de la vie, de la même manière, le sacerdoce est vu comme un pou­voir, comme une façon d'être au premier rang, de commander, de l'emporter sur les autres. Et de même que Jésus refusait cette manière tout humaine de voir, en parlant à propos du mariage d'amour, de commu­nion, de participation à la communion trinitaire, et à propos du célibat d'annonce dès maintenant de la gloire du Royaume des cieux, de la même façon, à propos du sacerdoce Jésus élève le débat. Il n'est pas question de premières places, il n'est pas question d'exercer un pouvoir, il n'est pas question de privilè­ges, il est question de service.

Chez les hommes, dans les affaires de ce monde, les grands dominent, les premiers sont des chefs. Ils font sentir leur pouvoir. Il n'en va pas ainsi dans le Royaume, il n'en va pas ainsi dans l'Église, il n'en va pas ainsi parmi vous. "Celui qui est le plus grand doit être le Serviteur, Celui qui est le premier doit se faire l'esclave des autres. Ainsi en est-il du Fils de l'Homme, c'est-à-dire de Dieu fait homme," qui n'est pas venu pour être servi" (alors qu'Il est le Créateur, le Maître du monde et qu'Il aurait pu légitimement demander à être servi) "mais pour servir". Et de quelle manière va-t-il servir ? "En don­nant sa vie pour la multitude." Et nous voici ramenés à cette annonce de la Passion du début.

Ceci nous invite à un examen de conscience, vous et nous-mêmes, nous prêtres et vous fidèles. Jésus vous invite à ne pas considérer les prêtres comme des chefs, comme des privilégiés, comme des gens qui l'emportent, comme des gens plus élevés que vous, mais comme des serviteurs. C'est cela le sens évangélique du sacerdoce. Tout doit se mesurer à l'image du Christ. Le Christ n'est pas venu pour ré­gner mais pour être serviteur. Il n'est pas venu pour triompher mais pour mourir sur une croix, pour don­ner sa vie pour la multitude. C'est cela le sens profond de toute notre vie, qu'il s'agisse de la vie dans le ma­riage, de la vie de couple, de la vie de famille, qu'il s'agisse de la vie de ceux qui sont célibataires, qu'il s'agisse de la vie du prêtre, tout n'a de sens qu'à partir du Christ, comme image du Christ, comme participa­tion à l'amour du Christ. Et cet amour, aujourd'hui, nous révèle qu'Il se fait serviteur de ses frères.

 

 

AMEN