POUR QUI L'ÉVANGILE ?

Ph 1, 2-8 ; Mt 19, 16-30

(1er septembre 1993)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

L

'évangile de Jésus-Christ nous met toujours au pied du mur et s'il ne nous met pas au pied du mur, c'est que nous n'écoutons pas la Parole de Dieu ou bien nous l'entendons distraitement et elle n'a pas de répercussion dans notre cœur. "Je vous le répète" dit Jésus et ensuite Il affirme que sa Parole ne passera pas. C'est en entendant cet évangile du jeune homme riche, cet appel à vendre tous ses biens, qu'un personnage aussi extraordinaire que saint Antoine, dans les tout premiers siècles de notre ère, a quitté, a vendu tous ses biens pour vivre une vie monastique dans les déserts d'Egypte. C'est lui qui est à l'origine, c'est lui le phare de l'engagement de plusieurs milliers d'hommes à sa suite dans la vie avec Jésus, au désert.

Mais est-ce que cet évangile est simplement pour les moines, pour ceux qui sont appelés à quitter tous leurs biens ? En fait premièrement si les moines et les religieuses essaient de quitter tous leurs biens, ils le savent très bien, on ne cesse de s'attacher et de se rattraper toujours à quelque chose. Mais cet évan­gile est aussi pour nous tous ici présents. Il s'agit de comprendre quel est notre attachement et où se trouve notre attachement car comme le dit l'évangile : "Là où est ton trésor, là aussi est ton cœur !" Donc où est notre trésor ? Où est notre attachement ? Jésus est-Il contre les riches ? Certes non. Ce serait une fausse interprétation de l'évangile. Jésus n'a rien contre les riches. Nous pouvons être riches et sauvés. Jésus est contre la mauvaise utilisation des richesses. Jésus est contre l'attachement désordonné à tout ce qui n'est pas Lui. Voilà finalement la question que Jésus nous pose. Où est notre cœur ? Où est notre attachement ? Quel est le centre de notre vie ? Quel est le sens de tout ce que nous faisons ? Et en posant ces questions, je pose les questions de la vie éternelle : "Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ?" Voilà finalement la question et la réponse à notre attachement. C'est la vie éternelle. En fait le nerf et le centre même de nos préoccupations doit être celui du salut qui s'accomplit en nous.

J'aimerais comprendre avec vous ce que nous avons entendu dans l'épître de Paul aux Philippiens. "Frères, je rends grâces à Dieu et dans les prières que je fais avec joie car je me rappelle la part que vous avez prise à l'évangile depuis le premier jour jusqu'à maintenant. J'en suis sûr, d'ailleurs, Celui qui a commencé en vous cette œuvre excellente en pour­suivra l'accomplissement jusqu'au Jour du Christ Jésus." Paul montre que le chrétien est pris dans un réel dynamisme qui le fait agir. L'évangile a com­mencé dans notre cœur, mais faisons attention, ne s'y est-il pas aussi arrêté ? Est-ce que la dimension es­chatologique, c'est-à-dire du salut, du retour du Christ, est en nous un véritable dynamisme qui nous donne d'agir selon la Parole de Dieu, mais surtout de donner un sens à notre vie, sachant que la Parole de Dieu, au jour le jour, s'accomplit ? Et que le point final de cet accomplissement est eschatologique c'est-à-dire plein et parfait dans le retour et dans le salut dont le Christ nous comblera lorsque nous le verrons face à face ou bien dans notre mort ou bien, pourquoi pas, dans une heure, dans une semaine, dans un an, dans cent ans, dans mille ans. Car le Christ doit reve­nir. Y a-t-il en nous cette corde tendue vers l'accom­plissement ?

Quand on confesse des personnes âgées, elles disent souvent : "A mon âge, je ne peux plus pécher". Posons-nous la question. Si on ne pèche plus, où est la sainteté ? c'est-à-dire qu'est-ce qui fait vibrer et encore agir ? Où est finalement le cœur et la vibration même de ce salut accompli ? Où est la bonne nouvelle ? Et est-elle nouvelle ? C'est quand même un sens et un centre de notre vie. Et si ce centre et ce sens n'ont plus de dynamisme quelle est donc la répercussion ? Finalement pourquoi voyons-nous tant de chrétiens s'en aller tristement ? Peut-être que, comme le jeune homme riche, ils posent la question : "Maître, que dois-je faire pour la vie éternelle ?" et que, comme le jeune homme riche, ils ont un autre sens à leur vie, ils ont un autre centre à leur humanité, ils ont un autre attachement qui n'est peut-être pas celui du chrétien.

Frères et sœurs, ne vous en faites pas, nous sommes pécheurs, nous aurons toujours des petits attachements, nous serons toujours à la traîne. Mais ayons dans notre cœur dans notre âme, ce sens de Dieu, ayons dans notre vie le sentiment qu'il y a un centre à ce que nous faisons et que ce centre c'est l'Alpha et l'Omega, le début et la fin, c'est le Christ Lui-même qui commence dans cette vie son salut pour l'achever dans un accomplissement. Et donc, avec saint Paul, nous aurons à cœur de nous dire les uns les autres : "Oui, Dieu m'est témoin que je vous aime tous tendrement dans le Christ Jésus." Et si le Christ Jésus est vraiment le centre de notre vie c'est cette tendresse et cette miséricorde que nous y trouve­rons.

 

 

AMEN