MARIAGE ET CÉLIBAT

Jg 16, 22-30 ; Mt 19, 1-12

(31 août 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

J

e voudrais attirer votre attention sur l'opinion courante à la pensée vulgaire des hommes représentés soit par les pharisiens soit par les disciples. A propos du mariage, les pharisiens ne sont intéressés que par le problème de la répudiation. Pour quel motif un homme peut-il se débarrasser de son épouse ? Faut-il un motif grave et sérieux ? Certains rabbins pensaient ainsi. Est-ce que le simple fait qu'elle ait laissé brûler le rôti est une raison suffisante ? D'autres rabbins pensaient ainsi également. Voilà à quel niveau se situent les réflexions des pharisiens quand ils abordent Jésus à propos du mariage.

Mais les disciples ne sont pas beaucoup plus profonds dans leur pensée car après que Jésus ait pro­posé sa propre vision du mariage, ils disent : si la condition de l'homme est aussi sévère, il n'est pas opportun de se marier. Voici dont l'idée qu'ils se font du célibat : c'est une manière d'être tranquille et de ne pas avoir une femme sur le dos pendant toute sa vie. Voilà donc le niveau de profondeur des contempo­rains de Jésus et malheureusement aussi de pas mal d'entre nous.

Or dans un cas comme dans l'autre, Jésus se situe à un tout autre niveau. Quand il s'agit du ma­riage, ce n'est pas une question de se supporter plus ou moins facilement ou de pouvoir répudier sa femme pour telle ou telle raison, il s'agit d'une vocation à laquelle Dieu appelle, et appelle non pas seulement tel ou tel mais l'humanité tout entière, et ceci dès la créa­tion du monde. Dès l'origine, le Créateur a fait l'hu­manité homme et femme pour que l'homme, quittant ses parents, s'attache à sa femme et la femme à son mari et qu'ils ne fassent plus qu'une seule chair. C'est donc un mystère de communion, un mystère de pro­fonde intériorité que celui du mariage. C'est un atta­chement d'amour. Et les textes auxquels Jésus nous envoie nous invitent à penser que cette union de l'homme et de la femme, cette communion de cœur et de corps, est une manifestation, une participation, une image de la communion du Père, du Fils et de l'Esprit : "Faisons l'homme à notre image. A son image Dieu les créa. Homme et femme Il les créa."

Le mariage n'est donc pas un problème psy­chologique ou une manière de se supporter. Le ma­riage c'est un mystère de communion, un mystère de profonde intimité entre l'homme et la femme, à l'image de l'intimité même des personnes trinitaires. Quant au célibat, prenant une comparaison qui nous choque un peu, Jésus nous dit que "de même qu'il y a des hommes eunuques de naissance et d'autres, il s'agit des castrats dont l'Antiquité et la Renaissance faisaient grand cas, d'autres qui le sont devenus par l'action des hommes, il y en a qui choisissent de vivre comme des eunuques c'est-à-dire de vivre dans la continence, dans la chasteté absolue, à cause du Royaume des cieux". Ce n'est donc pas pour être tran­quilles, ce n'est donc pas pour ne pas avoir de soucis, ce n'est pas pour éviter un conjoint lourd à porter, mais c'est à cause du Royaume des Cieux. Si on garde le célibat c'est parce que, d'une certaine manière, pro­phétiquement, on annonce ce Royaume des Cieux dans lequel nous serons entièrement consacrés à l'uni­que amour de Dieu. Ceux qui gardent le célibat le font pour manifester au monde que l'amour de Dieu est sans commune mesure avec tout amour humain. En même temps, Jésus vient de le déclarer, l'amour hu­main est une participation et une image de l'amour trinitaire et en même temps l'amour trinitaire est in­commensurable. L'amour de Dieu est au-dessus de tout. Et c'est pourquoi, parce qu'il est sans commune mesure, certains sont appelés à manifester cet absolu, cette unicité de l'amour de Dieu en réservant toute leur vie, tout leur cœur, tout leur corps, tous les mo­ments de leur existence pour cet amour de Dieu seul. Non point que Dieu "remplace" le conjoint absent quand on est célibataire, non point que Dieu vienne d'une manière sensible et tangible combler notre cœur, notre corps, nos sens, notre vie, mais précisé­ment on accepte de rester dans le "vide", dans l'ab­sence, on accepte de ne pas être comblé, en vue de manifester que Dieu seul peut combler totalement et qu'on réserve sa vie, son cœur, son corps, pour cette éternité où Dieu se révélera à nous. Tel est le mystère de la chasteté vouée, consacrée à Dieu. Tel est le mystère du célibat offert.

Alors, vous le voyez, Jésus se situe à un tout autre niveau que le commun des mortels. Ce n'est pas une affaire de commodité, d'agrément, de service mutuel rendu ou de difficultés à se supporter qui est en jeu. Il s'agit d'un mystère d'amour, d'un mystère d'amour multiforme qui peut se manifester dans l'amour conjugal qui dans ce partage d'amour humain manifeste l'amour de Dieu ou bien au contraire dans cette réserve du cœur pour Dieu seul qui, aussi mani­feste l'absolu de l'amour de Dieu. Quelle que soit no­tre condition elle n'a de sens qu'à partir de l'amour de Dieu, qu'à partir de cette source de tout amour qui est dans le cœur de Dieu et qui se manifeste dans la vie des uns et des autres, d'une manière ou d'une autre. Il n'y a pas de manière meilleure ou de manière moins bonne. Pour un chrétien, tout état de vie est rempli de l'amour de Dieu.

 

 

AMEN