LA CANANÉENNE

Jg 15, 9-16 ; Mt 15, 21-28

(18 août 1993)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

cène étrange où le Christ semble d'une dureté assez peu compréhensible. Il ne répond pas un mot alors que cette femme le supplie. Puis quand les disciples insistent : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis d'Israël". Et quand la femme revient à la charge en implorant, cette parole très difficile et très dure : "Il ne faut pas prendre le pain des petits enfants pour le jeter aux chiens." Alors on dira que Jésus disait tout cela pour mettre à l'épreuve la foi de cette femme et qu'Il savait d'avance qu'elle allait faire cette admirable profession de foi et de confiance : "Les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maître", affirmant ainsi à la foi sa confiance dans le Christ et son humilité. Mais cette façon de présenter les actions du Christ comme pré­voyant les réactions de ses auditeurs et les mettant à l'épreuve pour voir s'ils tiendront le coup jusqu'au bout n'est pas très conforme à la bienveillance et à la tendresse de Dieu. Ce Dieu qui persécute Abraham en lui demandant son fils et qui refuse d'écouter la cana­néenne pour voir jusqu'où ira sa foi n'est pas tout à fait le Dieu de l'évangile et des paraboles que le Christ nous donne d'ordinaire.

Reste donc que le Christ, devant cette femme étrangère, a d'abord eu le sentiment qu'Il n'était pas chargé de la guérir parce qu'Il était envoyé aux brebis d'Israël. Cela nous semble peut-être étrange car nous sommes habitués à l'universalité du salut apporté par le Christ. Nous avons l'impression que c'est tout à fait caractéristique de l'évangile qu'il s'adresse à tous les hommes de toutes les races, à toutes les nations, sans aucune distinction et discrimination. Et pourtant ici Jésus affirme : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis per­dues de la maison d'Israël." Certes le Christ sait très bien que son message, que sa mission, que son rôle de Messie s'adresse à tous les hommes et d'ailleurs Il n'aura de cesse d'envoyer ses disciples "jusqu'aux extrémités du monde". Jésus, mieux que personne, savait que c'était l'intention du Père. Dès le départ, Il avait choisi Abraham pour qu'il soit un "témoin de­vant toutes les nations". Jésus n'avait donc aucun doute sur l'universalité du salut et pourtant Il marque comme une étape. Il y a un premier temps pendant lequel Il soit s'adresser à la maison d'Israël et c'est seulement ensuite que le message sera porté jusqu'aux extrémités de la terre. C'est en effet le plan de Dieu que le salut destiné à tous les hommes devait leur venir par le peuple qu'Il avait choisi, le peuple d'Israël. Et si ce peuple a été réticent, si déjà du temps des prophètes c'était "un peuple à la nuque raide", déjà dans le désert quand Moïse le faisait sortir d'Egypte, cependant Dieu n'a pas renoncé à son plan de faire d'Israël son "témoin" son "messager", le peu­ple choisi par lequel le message de salut s'adresserait à l'humanité tout entière. Et le Messie, Jésus, a été envoyé à Israël pour ramener Israël à sa vocation, à sa vocation précisément messianique qu'il devait accom­plir avec Jésus. C'est pourquoi Jésus a voulu d'abord rassembler autour de Lui le peuple d'Israël pour que ce peuple prenne conscience et accepte d'accomplir sa vocation, sa mission messianique qui était précisé­ment d'être offert en sacrifice, avec le Messie, avec le Christ, pour la conversion de toutes les nations. Et c'est seulement parce qu'Israël, dans sa majorité, dans ses chefs, dans ses grands prêtres mais non dans sa totalité puisque les disciples, les apôtres, là première Église de Jérusalem est bien l'Israël qui a accepté sa mission, c'est seulement parce que l'ensemble du peu­ple n'a pas voulu suivre Jésus et s'est détourné de Lui que Jésus est monté seul sur la croix et Il a été le Messie "en direct" non seulement d'Israël mais de toutes les nations de la terre.

Il y a donc dans cette attitude de Jésus à l'égard de cette cananéenne non pas mépris, non pas rejet, non pas refus mais l'affirmation d'un élément important du mystère de Jésus, à savoir qu'Il ne vient pas "balayer" l'histoire de l'Ancien Testament, qu'Il ne vient pas annuler les promesses de Dieu à Israël mais qu'Il vient pour les accomplir, les accomplir avec Israël lui-même, s'il l'accepte, ce qui manifeste la li­berté des hommes, de chacun des israélites et du peu­ple d'Israël d'accomplir ou de ne pas accomplir sa mission. Nous aussi nous sommes envoyés au monde, nous sommes l'Israël nouveau, nous sommes des dis­ciples choisis par le Christ. Nous avons ce privilège de le connaître, d'avoir la foi, d'avoir reçu par le bap­tême la grâce de Dieu. Nous sommes appelés, nous aussi, à être les témoins du Christ, avec Lui, autour de Lui, jusqu'aux extrémités du monde, pour tous ceux qui ne le connaissent pas. Accepterons-nous, libre­ment, d'accomplir cette mission ? Est-ce que nous les chrétiens, nous l'Église, nous serons l'Israël nouveau chargé d'évangéliser l'univers, ou bien allons-nous, encore une fois, laisser le Christ tout seul affronter l'immensité de l'humanité? Ou bien allons-nous vrai­ment entrer dans ce plan de salut de Dieu pour l'ac­complir avec le Christ ?

 

 

AMEN