SERVIR EN SA PRÉSENCE

Jg 15, 1-8 ; Mt 15, 10-20

(17 août 1993)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

ans la prière eucharistique n°2, après la Consécration, il est dit : "Nous Te rendons grâces, Seigneur, car Tu nous as choisis pour servir en Ta présence !"

Nous sommes souvent appelés au service, soit dans la vie sociale, soit dans la vie de l'Église. Il faut cependant bien comprendre quel est, pour nous croyants, le sens de ce service. Il prend son sens non pas dans ce qu'il y a à faire, mais dans la présence. "Servir en sa présence". Et servir en sa présence c'est vivre et accomplir ce que nous devons faire, bien sûr, mais dans la complémentarité de trois notes particu­lières que je voudrais simplement suggérer.

Servir dans la présence de Dieu, c'est être uni à l'action de grâces de la Pâque du Christ. Et avec toute la vérité qu'elle contient et à laquelle elle nous appelle, cette phrase a bien sa place après la consé­cration. Le Christ a donné sa vie. Il l'a dit Lui-même : "Je ne suis pas venu faire ma volonté mais la volonté du Père." "Je ne suis pas venu pour être servi mais pour servir." Le service que le Christ a rendu c'est l'œuvre que le Père lui avait donnée à faire, l'œuvre de cette incarnations rédemptrice qui devait, par le par­don et la rémission des péchés, nous faire recouvrer l'amitié de Dieu. Et servir en la présence de Dieu, c'est d'abord se laisser saisir dans toute sa vie par l'eu­charistie, par cette action de grâces, par ce don de l'Esprit Saint par lequel nous devenons "un seul corps à la gloire de Dieu le Père." Et ce corps que nous sommes doit être offert à Dieu "comme une hostie vivante et pure." Servir en la présence de Dieu ce n'est donc pas une œuvre individuelle pour faire telle ou telle tâche mais se laisser saisir, se laisser emporter dans l'action de grâces de la Pâque du Christ.

Le deuxième point c'est que ce service dans la présence de Dieu, s'il n'est pas d'abord fait pour l'Église, soit être accompli dans l'Église et avec l'Église. Là encore, même dans nos œuvres pastorales, apostoliques ou pieuses, nous sommes tentés d'agir en notre nom personnel, d'agir pour nous-mêmes, dans une sorte de gratification ou d'auto-gratification par ce que nous faisons ou accomplissons. Ceci n'est peut-être pas mauvais en soi, mais il y manque cette di­mension ecclésiale, car c'est ensemble que nous ser­vons. Et c'est une notion que l'on oublie souvent, sur laquelle nous ne prêchons pas assez. Nous prêchons sur le service que nous devons rendre les uns aux autres mais de moins en moins sur le service de Dieu pour Dieu, de Dieu Lui-même Nous passons par les intermédiaires, par les structures, par les services, par les gens à aider ou les choses à faire, mais nous per­dons de vue parfois que le service parfait est celui pour Dieu, de manière gratuite, sans rien attendre, sans rien calculer, sans même peut-être en avoir quel­que bonheur spirituel ou humain. Mais ceci justement n'est possible que dans l'Église, dans ce corps du Christ qui ne cesse de s'offrir pour la gloire de Dieu.

Et le troisième point c'est que nous sommes appelés dans la présence. Mais la présence de Dieu, elle est en chacun d'entre nous. Elle est en chacun d'entre nous par le fait que l'homme vit car la vie est don de Dieu et que le don de la vie est présent en cha­cun d'entre nous. Le Christ l'a dit : "Ce que vous au­rez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à Moi que vous l'aurez fait !" A Moi, directement, pas de façon symbolique. "Et le moindre verre d'eau donné au plus petit aura sa récompense". Il y a donc une façon de servir en la présence de Dieu qui est de servir l'autre parce que Dieu est présent en lui, et de servir Dieu dans la présence de l'autre. Ceci est propre à la foi chrétienne. Ce service auquel nous sommes appelés n'est pas purement humanitaire, il est spirituel. C'est un mystère de charité, c'est un mystère de communion les uns par les autres avec la présence de Dieu qui habite chacun. Et là encore je crois que c'est un élé­ment sur lequel nous devons de temps en temps réflé­chir. Ce service auquel j'ai été appelé, que j'accom­plis, que j'ai choisi, je le fais pour qui ? pourquoi ? Il y a là une forme privilégiée de la charité. Servir l'au­tre, non pas parce que j'aurai quelque chose qui me reviendra par lui, ne serait-ce que la joie de l'avoir servi, mais servir Dieu présent en l'autre et quel qu'il soit, et spécialement dans le plus pauvre, dans le plus petit, dans le plus défiguré humainement puisque c'est quand même de façon spécifique ce que le Seigneur nous a laissé comme témoignage de sa présence.

Alors que cette eucharistie nous rappelle que nous sommes, de fait, "choisis" par Lui "pour servir en sa présence" dans cette communion de toute notre vie avec sa Pâque qui est offrande pour le salut. C'est un service, c'est un don que ce service soit fait dans l'Église, dans la communion ecclésiale, communion eucharistique où nous partageons la même force pour servir et accomplir avec le Christ le même dessein. Et que ce service soit vraiment accompli, aimé, même s'il est difficile ou ardu, dans la présence de Dieu, présent dans ceux-là même que nous servons. Et là Dieu nous attend pour une véritable rencontre qui sera, au fond, une véritable récompense.

 

 

AMEN