LE PÉCHÉ CONTRE L'ESPRIT

Jg 14, 12-14 ; Mt 12, 22-32

(14 août 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

e blasphème contre l'Esprit saint ne sera pas remis " Je crois que nous nous trouvons là devant "une véritable croix" pour les exégè­tes. Que signifie vraiment ce péché contre l'Esprit qui ne peut pas être remis ? Et surtout comment se fait-il que le Christ ait amené cette mention du "blasphème contre l'Esprit" alors que c'était Lui, le Fils de l'Homme qui avait été pris à partie ? J'ai une petite in­terprétation personnelle, assez bénigne je dois dire, mais que je soumets à votre jugement, à votre saga­cité.

En réalité il me semble qu'il faut partir de la compréhension qu'avaient les pharisiens de la scène d'exorcisme. Ils étaient plutôt mal disposés. Jésus a guéri le sourd-muet et les foules l'acclament. Elles acclament carrément la messianité de Jésus puis­qu'elles disent : "N'est-il pas le Fils de David ?" Ce n'est pas encore le oui franc et massif, mais la ques­tion est déjà un premier pas dans l'adhésion. Or cela ne plaît pas aux pharisiens. Et pour justifier leur re­trait, leur méfiance, ils disent : "C'est par Béelzé­boul", une divinité cananéenne, "le prince des démons qu'Il agit".

Autrement dit, il ne faut pas se faire d'illu­sions, les pharisiens ont une réaction assez compara­ble à la nôtre. Quand nous voyons quelque chose qui ne nous plaît pas c'est toujours le principe : "Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage !" Donc pour les pharisiens c'est de se dire comme c'est une histoire de démons, comme c'est une histoire de mal, il n'y a que le mal qui doit influer là-dedans. Tout cela c'est une histoire de mal. Et si Jésus se mêle de cette guérison, en réalité cela n'est pas une guérison, c'est une sorte de pouvoir supplémentaire démoniaque qui s'est emparé de ce pauvre homme. En apparence il va mieux, mais en réalité c'est pire. Or que de fois dans nos propres vies, nous avons tendance à penser que, finalement, quand les choses vont mal, il n'y a que le mal pour détruire le mal antérieur. Nous pensons que le pire est toujours sûr et que quand le mal se déchaîne il n'y a qu'une chose qui peut intervenir et c'est encore pire. Cela va précisément de mal en pis.

Et au fond c'est cette vision-là qu'ont les pha­risiens. Jésus a beau faire un miracle, les pharisiens pensent que c'est encore pire qu'avant. Et que par conséquent la guérison n'est qu'apparence car en ré­alité, Jésus Lui-même, sans trop le savoir, est encore victime du mal et ne fait qu'aggraver la situation. Et Jésus veut essayer de leur changer le regard. "Si le mal se met à détruire le mal", c'est la fin de Satan. Or apparemment "ce n'est pas demain la veille". Les ex­plications que vous donnez au mal ou au devenir du monde sont telles que c'est toujours le mal qui est le maître de la situation. Autrement dit : vous ne croyez pas au bien. Voilà ce que Jésus veut dire à ces hom­mes. Vous ne croyez pas au bien ni dans le bien fait à cet homme, ni dans la source de la guérison qui est la source réelle du bien qui est arrivé à cet homme. Par conséquent vous voyez les choses toujours plus noires qu'elles ne sont et votre goût c'est de voir les choses se déliter, s'abîmer, se détruire. Et cela c'est le péché contre l'Esprit.

Le péché contre l'Esprit c'est de croire que l'Esprit Saint est incapable de s'attaquer au problème du mal et qu'en réalité, quand le mal a fait son cercle, c'est comme une sorte de cercle vicieux dans lequel vous êtes pris. Précisément cette logique est la pire de toutes. Et pourquoi ne peut-elle pas être pardonnée ? C'est parce qu'à partir du moment où l'on est soi-même victime de ce pouvoir du mal, on est tellement complice avec le mal qu'effectivement le pardon ne peut pas être accordé. En revanche, dès qu'on croit que l'Esprit de Dieu peut être vainqueur du mal, alors tout change.

Autrement dit, ce récit nous ramène au cœur de ce qu'on appelle "la liberté de la foi" face au pro­blème du mal. De deux choses l'une. Ou bien nous considérons plus ou moins consciemment, le mal comme une sorte de pouvoir pratiquement inattaqua­ble et qui ne vit que dans une économie interne de mal contre mal, une sorte de dialectique de la dégra­dation permanente qui n'amène que d'apparents ré­sultats positifs sans consistance. Ou bien nous croyons vraiment que l'Esprit de Dieu, Celui qui re­met les péchés, car c'est à l'Esprit que Jésus a toujours attribue le pouvoir de remettre les péchés, ou bien nous croyons que l'Esprit de Dieu est vraiment capa­ble de combattre le mal en nous ou autour de nous.

Ces vieux récits d'exorcismes pourraient peut-être exorciser aussi, dans notre cœur, nos vieux dé­mons.

 

 

AMEN