BÂTIR SUR LE ROC

1 P 5, 1-4 ; Mt 7, 13-29

(24 juillet 1993)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

A

insi s'achève ce discours de Jésus sur la montagne qui avait commencé par la proclamation de ceux qui sont bienheureux. Au terme de cet enseignement très didactique, très concret Jésus parle des situations quotidiennes, banales et en même temps les plus présentes, et Il dit en substance Il ne sert à rien de crier après Moi. Cela ne vous sert à rien d'invoquer sans cesse mon nom, de dire : "Seigneur, Seigneur !" ou "Mon Dieu ! Mon Dieu !" tout au long de la journée à chaque fois qu'il nous arrive quelque chose. Et nous le savons bien, ces genres de cris ne sont pas uniquement prononcés par ceux qui ont la foi.

Jésus dit à ses disciples qu'ils ont à bâtir leur vie sur le roc. Et dans le psaume 18 nous venons de chanter : "Dieu est mon rocher, mon rédempteur !" Or dans le présent texte, cette image du roc est liée à la réponse que l'homme va donner à la Parole qu'il a entendue. Ecouter la Parole est une chose. Beaucoup l'écoutent. De même que tous les sols reçoivent le même grain, La Parole de Dieu est donnée, elle est totalement et définitivement donnée, mais cela ne suffit pas pour qu'elle porte du fruit. Il faut qu'elle soit reçue. Il faut qu'elle soit non seulement écoutée et entendue mais qu'elle ait l'achèvement de toute parole, qu'elle prenne chair. C'est une illustration de ce grand thème que Jean développe dans son évangile : "La Parole s'est faite chair !" Et si notre religion chrétienne, notre foi est une foi de Parole, elle est avant tout une foi de chair. "La Parole se fait chair !''

Comment la Parole se fait-elle chair ? Quand nous bâtissons sur le roc c'est-à-dire quand nous mettons en pratique ce que nous avons entendu. Et un mot rassemblerait tous ces éléments, c'est le mot de responsabilité. Responsabilité vient du terme latin "respondere" qui veut dire "répondre à". Chaque fois que nous entendons la Parole et que nous n'y répondons pas dans chacun de nos actes, de nos décisions, de nos engagements, la Parole de Dieu n'a pas parcouru son chemin, elle ne s'est pas incarnée, et elle nous laisse stériles quant à la vie chrétienne. On parle beaucoup aujourd'hui de responsabilité dans la société civile et même dans l'Église. C'est un de ces mots à la mode par lesquels on veut tout dire et en fait on ne dit pas grand-chose. La responsabilité à laquelle nous appelle le Christ n'est pas de faire énormément de choses, d'avoir de multiples activités, d'avoir des diplômes.. Non ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Il y a tellement de gens qui ont des responsabilités et qui, en fait, sont irresponsables parce qu'ils en savent pas "répondre à", parce qu'ils ne savent pas "répondre de".

Notre responsabilité chrétienne de chaque jour, c'est d'accueillir cette Parole et de la mettre en pratique. Et la parole de Jésus contre ceux qui l'écoutent et ne la mettent pas en pratique est extrêmement forte : "Eloignez-vous de Moi. Je ne vous ai jamais connus, vous qui commettez l'iniquité." Ecouter la Parole de Dieu sans la mettre en pratique, Jésus dit que c'est inique. Cette responsabilité, c'est le roc de notre vie. Mais ce roc est d'abord fondé lui-même dans l'écoute de la Parole de Dieu. Et si les juifs, les disciples et les foules qui écoutaient Jésus étaient frappés par l'autorité de sa Parole, c'est parce qu'ils pressentaient déjà qu'en L'écoutant, en y répondant, en La vivant, ils la faisaient grandir, ils allaient croître. Puisque là encore le terme autorité vient du latin "augere" faire grandir, faire croître l'homme, faire croître le Fils de Dieu.

C'est ainsi d'ailleurs que se profile dans ce discours sur la montagne le chemin des Béatitudes car l'homme heureux c'est celui qui prend ses responsabilités, qui écoute cette Parole de Dieu et qui la met en pratique. Alors il découvre le bonheur de cette pauvreté spirituelle : "Tout nous vient de Dieu", il devient miséricordieux parce qu'il accueille et met en pratique cette parole de miséricorde, il devient homme de paix parce qu'il accueille la Parole du Prince de la Paix, il devient Fils de Dieu parce que la Parole du Fils de Dieu s'incarne en lui. Son regard devient pur parce que cette Parole le purifie et tout péché, de tout mal et de toute iniquité, quand elle est mise en pratique, quand elle est incarnée.

Voilà le terme de ce discours sur la montagne. C'est un appel de Jésus à notre responsabilité. Sommes-nous des chrétiens qui, chaque jour, ici, écoutons la Parole de Dieu et qui repartons satisfaits d'être venus à la messe, sans plus ? Sommes-nous des chrétiens qui venons ici chaque jour pour dire : "Seigneur ! Seigneur ! Prends pitié ! ..." A ce moment-là, cette parole terrible du Seigneur s'adresse à nous. Ou sommes-nous des chrétiens qui, chaque jour, pouvons dire au Christ qu'Il parle avec autorité c'est-à-dire que nous reconnaissons dans notre vie l'incarnation de sa Parole qui nous fait grandir en tant qu'hommes c'est-à-dire qui achève en nous l'œuvre du Fils de Dieu pour nous faire devenir fils de Dieu ? Jésus Lui-même a mis sa parole en pratique. "Le Verbe s'est fait chair" et Il nous a donné cette chair. Que cette eucharistie soit la chair, la nourriture, la force de notre responsabilité.

 

 

AMEN