NOTRE PÈRE

1 P 3, 18-22 ; Mt 6, 7-15

(19 juillet 1993)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

ette prière du Notre Père est donc la prière spécifiquement chrétienne, celle qui vient du Christ, pour ses disciples. Je voudrais simplement sur un aspect, la déclaration de Jésus qui la précède : "Votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous en fassiez la demande." Donc ne vous perdez pas en de multiples et permanentes demandes.

"Le Père sait ce dont vous avez besoin ! " Et qu'est que cela ? C'est justement ce qui est dans le Notre Père. Après que le disciple souhaite au Père que son nom soit sanctifié, que sa volonté soit faite, que son règne vienne, que demande-t-il seulement ? Le pain quotidien. Quel pain quotidien ? Celui qui est exprimé dans les paroles qui suivent immédiatement, le pardon des offenses, la force contre la tentation et d'être délivré du mauvais. Pourquoi, parce que c'est cela que le Père sait que nous avons besoin du pardon de la réconciliation, de la victoire sur la tentation et d'être délivré du mal. Il sait que c'est cela notre besoin fondamental parce qu'Il sait très bien que c'est de cela que nous nous sommes faits complices lors du péché originel. Car la faute originelle, le péché de Satan, c'est d'avoir refusé d'appeler Dieu, Père. C'est d'avoir refusé d'être en Lui un lieu pour sanctifier le Nom de Dieu, comme tous les anges et comme nous tous sommes appelés. C'est d'avoir refusé d'accomplir la volonté du Père sur la terre comme au ciel. Et donc le péché de l'ange, le péché de Satan, le péché originel, c'est d'avoir refusé à Dieu d'être Père et donc d'être nourris de son amour, de sa vie, de son bonheur.

Et ce que Dieu sait, en tant que Père, c'est que les enfants séparés de Lui et séparés entre eux ont d'abord besoin d'être réconciliés avec Lui et entre eux, qu'ils ont d'abord besoin d'une force contre la tentation de la division car le péché originel est une division entre Dieu et nous, entre Adam et Eve, entre Abel et Caïn et entre les nations de Babel. D'ailleurs le mot diable, en grec diabolos, signifie celui qui sépare, le séparatiste, le diviseur.

Cette prière du Notre Père contient donc ce que Dieu veut nous donner. Et Jésus nous donne les termes, les mots, les expressions par lesquels nous demandons à Dieu qu'Il réalise pour nous ce dont nous nous sommes rendus incapables par le péché, par la division, d'être restaurés dans cette communion avec Lui en tant qu'enfants du même Père, et en tant que frères, fils d'un même Père. C'est pourquoi la dernière formule récapitule un peu toutes les autres "Délivre-nous du mauvais !" Le mauvais ce n'est pas nos petits manquements quotidiens, nos péchés quotidiens, c'est le Mal en lui-même. "Délivre-nous du mauvais !" parce que nous sommes encore, par nos péchés, sous l'obédience, la puissance divisante de ce mauvais. Donc ce pain quotidien, ce dont nous avons le plus besoin en fait, c'est la réconciliation au cœur même d'ailleurs de ce qu'il y a de meilleur en nous et pour les autres, par exemple notre amour. Qui n'a pas besoin d'être réconcilié dans sa façon d'aimer ? Qui n'a pas besoin d'avoir la force contre la tentation dans sa façon d'aimer ? Et c'est cela ce pain quotidien dont nous avons tellement besoin que Dieu seul sait notre désir, notre espérance, même si souvent cela est bien mélangé.

Mais il ne s'agit pas uniquement d'une prière, d'une parole, d'une sorte de routine que nous aurions à rabâcher jour et nuit. Jésus nous met en garde formellement contre cette façon païenne de prier qui est d'ailleurs bien souvent la nôtre, avouons-le. Et pourquoi est-ce la nôtre ? C'est parce que nous nous contentons de paroles, c'est parce que nous ne sommes pas assez attentifs au règne de Dieu en nous, à 1' accomplissement de la volonté de Dieu en nous, à ce qui en nous sanctifie déjà le nom de Dieu. Le Notre Père est une prière, mais le Notre Père est avant tout l'incarnation dans notre vie du pardon, de la réconciliation, de la puissance de Dieu contre le mal. Un chrétien qui ne ferait que dire le Notre Père ne serait pas fidèle au Christ et à sa foi. Le Notre Père doit s'incarner dans notre vie. C'est l'incarnation de ce que Dieu veut pour nous qui nous rend fils, qui nous rend frères. Un chrétien qui ne serait pas attentif à faire en sorte que ce qu'il demande il le réalise, il participe à sa réalisation serait qui, même s'il le faisait souvent, prierait le Notre Père de façon malhonnête.

Et si l'Église a inscrit cette prière dans l'eucharistie c'est parce que l'eucharistie est l'antidote du péché puisque c'est le sacrement de la réconciliation, de la communion, de la victoire sur le mal. C'est le sacrement où nous recevons le pain de la réconciliation, le pain de la communion, le corps du Christ dans lequel il n'y a aucune division, le corps du Christ qui, seul, peut appeler Dieu parfaitement Père. C'est de Lui seul, mais en le recevant dans l'eucharistie, que nous pouvons, nous aussi, apprendre ensemble, car il s'agit de dire Notre Père et non mon Père, apprendre à dire ensemble cette prière. Mais la dire c'est la laisser se réaliser en nous par le mystère de l'eucharistie, le pain quotidien, le corps livré, le sang versé pour la rémission des péchés, pour être inscrit de nouveau dans l'Alliance éternelle.

Que ces quelques mots renouvellent en vous, aujourd'hui, ce soir, demain matin, quand vous prierez le Notre Père, ces aspects essentiels qu'il ne faut pas oublier. Et c'est parce que nous les oublions souvent que nous avons l'impression que Dieu ne répond pas. Mais c'est parce que nous sommes tombés dans le rabâchage des païens.

 

 

AMEN