LE MYSTÈRE D'ISRAËL

Ne 2, 1-6 ; Mt 23, 33-39

(12 octobre 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Q

uand Jésus fustige les scribes et les pharisiens parce qu'ils ferment la porte du paradis, qu'ils n'y entrent pas eux-mêmes et empêchent les autres d'y entrer, Il les traite de "serpents, engeance de vipères", Il les voue à la condamnation de la gé­henne, Il prédit que les prophètes, les sages, les scri­bes, entendez les apôtres, les disciples qu'Il enverra vers eux, seront tués, mis en croix, flagellés, chassés de ville en ville, persécutés et que le sang répandu depuis Abel, depuis les origines du monde jusqu'à maintenant, retombera sur eux.

Des paroles aussi dures ont pu alimenter bien des sentiments d'antisémitisme à travers l'histoire de l'Église. Et de fait, combien de fois n'a-t-on pas dit en se croyant autorisé par ces paroles de Jésus que les juifs portaient sur eux le sang du Christ, le sang de tous les Justes qu'ils avaient mis à mort. Ce qu'on oublie c'est la profonde tendresse qu'il y a dans les paroles de Jésus qui suivent immédiatement et qui sont comme le contexte immédiat de ces cris que nous venons d'entendre : "Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes !" Jésus est plein d'une immense tendresse pour cette ville qui est "sa ville" qui est la ville de son amour, la ville qu'Il voulait associer étroitement à sa mission. C'est la ville messianique, la ville que Dieu avait choisie parmi toutes pour être la ville du Messie Sauveur, pour qu'elle participe au sacrifice du salut, pour que, avec le Messie, elle s'offre en sacrifice pour le salut du monde.

Et si le cri de Jésus est si violent c'est à cause de l'infinie tendresse qu'il y a dans son cœur pour cette ville, pour ce peuple, ce peuple de l'Alliance, ce peuple de la promesse. Et comme le dira saint Paul "les promesses de Dieu sont sans repentance !" D'ailleurs Jésus a dit : "Vous ne Me verrez plus parce que vous M'avez repoussé, Vous ne Me verrez plus jusqu'à ce que vous disiez "Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur !" Donc cette ville, ce peuple est appelé à acclamer le nom du Seigneur, à le proclamer Bienheureux. Ce n'est pas pour toujours que Jérusa­lem est rejetée. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs. Dans toute l'histoire d'Israël c'est une longue succes­sion de révoltes de la part du peuple, de colère de la part de Dieu et puis de miséricorde, de pardon et de réconciliation et de reprise de cet amour, comme Dieu l'a révélé à Osée. "Je te fiancerai de nouveau à Moi. Je te rendrai le Val d'Akor comme une porte d'espé­rance. Tu seras de nouveau avec Moi comme au temps de ta jeunesse, comme au temps des fiançail­les." Dieu ne renonce pas à ses promesses. Dieu ne renonce jamais à son amour, Dieu ne renonce jamais à sa tendresse. Il attend seulement que Jérusalem, Il attend seulement que le peuple juif acclame Celui qui vient au nom du Seigneur.

Alors ne nous méprenons pas que ces cris violents du Christ. Ce sont les cris du cœur déchiré de Dieu envers sa Bien-aimée qui est Jérusalem, pour son peuple choisi, élu, aimé avec prédilection. Et ne venons pas comme des sauvages piétiner cette ten­dresse de Dieu pour Jérusalem, nous immiscer dans cette querelle d'amoureux entre Dieu et son peuple. Ne venons pas, avec nos gros sabots, nous mettre dans une affaire si intime, si profonde, si délicate. Oui, le peuple juif est le peuple choisi, le peuple élu. Et comme nous le dit saint Paul, si la défaillance de ce peuple devant sa mission a eu de telles conséquences pour le salut du monde, quelle ne sera pas à sa résurrection, quel ne sera pas le moment où ce peuple adhérera pleinement à l'appel de Dieu, se convertira totalement au dessein de Dieu sur lui.

Alors, devant ces paroles, restons en silence, avec un infini respect pour cette vocation d'Israël, pour cette histoire difficile, douloureuse, complexe. Mais cette histoire des rapports de Dieu avec son peuple qui est une histoire d'amour, qui est une his­toire intime d'une très grande délicatesse et d'une très grande tendresse, nous révèle que si Dieu crie c'est parce qu'Il a mal à son cœur à cause de l'incompré­hension de ceux qui sont ses bien-aimés, ses privilé­giés. Il faut que, nous chrétiens, nous sachions nous approcher du mystère d'Israël avec beaucoup de déli­catesse, de discrétion, de retenue, avec un grand res­pect et une grande admiration pour tout ce qui s'est passé entre Dieu et ce peuple et qui est la racine de notre propre salut, l'origine de notre propre foi et qui reste l'accomplissement de l'histoire du monde. Nous qui sommes "l'olivier sauvage greffé sur l'olivier franc" prions humblement pour que le destin d'Israël s'accomplisse dans la gloire et la tendresse de Dieu.

 

 

AMEN