NE VOUS FAITES PAS APPELER MAÎTRE
Esd 9, 13-10, 1 ; Mt 23, 1-12
(8 octobre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
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avez-vous quelle est la différence entre la démagogie et la pédagogie ? Vous en avez l'illustration dans ce bref passage de l'évangile. La démagogie c'est faire que les autres me reconnaissent. C'est exactement le propos de ces scribes et de ces pharisiens qui enseignent la Loi, avec sa vérité c'est vrai, mais qui veulent s'enseigner d'abord eux-mêmes, ils veulent qu'on les reconnaisse, ils veulent être aimés, être adulés, être reconnus. La démagogie c'est faire en sorte que le monde tourne autour de nous, n'ait comme centre d'occupation que nous-même. La pédagogie c'est le contraire. C'est faire en sorte que les autres se reconnaissent tels qu'ils sont. Et contrairement au démagogue, le pédagogue est centré sur l'autre, il permet à l'autre de se découvrir, il permet à l'autre de trouver sa place, il permet à l'autre d'entrer en relation avec autrui. Dans la pédagogie, celui qui l'exerce doit s'effacer, alors que dans la démagogie, celui-là s'élève pour être reconnu par tous.
Le Seigneur se présente à nous comme un pédagogue. Et c'est pourquoi Il nous dit : "N'appelez personne d'autre que Lui Maître" "N'appelez personne d'autre que le Père, Père" parce que, au fond, il n'y a que Dieu qui peut être vraiment pédagogue c'est-à-dire rendre l'homme à lui-même, donner à l'homme la connaissance de ce qu'il est, donner à l'homme toute la capacité de réaliser ce qu'il est. Les pharisiens, les scribes s'enfermaient dans une vision extrêmement superficielle et étriquée d'eux-mêmes, d'où d'ailleurs cette façon de se répandre, cette façon de développer leurs habits, cette façon de se manifester. Tous ceux qui, ainsi, cherchent un large écho de ce qu'ils sont n'ont qu'une vision étriquée d'eux-mêmes puisqu'ils ne se voient pas en vérité.
Le Christ, au contraire, vient nous ouvrir un chemin où nous pourrons nous trouver nous-mêmes, mais pas de façon à se regarder soi-même. Le Christ nous l'a dit : "Vous êtes des serviteurs !" Et c'est cela votre grandeur. Et c'est en étant serviteurs du seul Dieu d'abord, puis serviteurs les uns des autres, que vous vous élèverez vraiment et qu'ainsi vous pourrez trouver votre véritable identité. Il ne faut donc pas avoir d'abord une interprétation moralisante ou vertueuse au mauvais sens du terme de cette expression : "Celui qui s'élève sera abaissé, celui qui s'abaisse sera élevé !" Celui qui s'est abaissé, c'est le Seigneur, c'est le Christ. C'est Lui qui, étant Dieu, s'est fait homme pour que l'homme connaisse Dieu, bien sûr mais pour que l'homme connaisse l'homme, l'homme parfait, l'homme tel que Dieu l'aime, l'homme tel que chacun de nous est appelé à devenir et à se réaliser, la personne même du Christ.
Et ceci ne se fait pas "en montant sur ses ergots", en voulant être le centre du monde, en voulant que tout tourne autour de nous-mêmes. Ceci se fait d'abord dans la contemplation du Christ. Et du Christ nous recevons non seulement ce qu'Il est, mais parce que nous recevons ce qu'Il est, Il nous révèle à nous-même. C'est cela sa pédagogie. C'est cela cette façon extrêmement délicate qu'Il a de nous déployer à nous-même pour que nous puissions nous élever, c'est-à-dire vraiment grandir en nous-même, vraiment manifester toutes les potentialités de l'homme parfait qui sont déposées en nous et dont le terreau, dont l'énergie, dont la vie vient du Christ Lui-même.
Alors c'est en regardant le Christ, serviteur de notre humanité, que nous pouvons vraiment devenir des hommes et nous élever, non pas de façon orgueilleuse, non pas de façon égoïste, mais de nous élever dans la croissance du mystère du Christ, de nous élever en devenant de plus en plus comme Lui c'est-à-dire l'homme parfait, l'homme nouveau, par cette sorte d'imitation ou plus exactement d'intégration à son mystère et à sa personne.
Dans cette eucharistie, le Christ vient dire à chacun d'entre nous : "Je suis le Maître, Je suis Celui qui vient du Père ! Je suis le Serviteur !" C'est dans ce mouvement qu'Il vient nous prendre pour nous entraîner et nous élever en Lui. C'est cela notre véritable grandeur. Aux yeux du monde elle est extrêmement petite, elle est parfois même négligeable, contrairement aux apparences du monde. Mais c'est à cela que nous sommes appelés. Que cette eucharistie nous aide à retrouver ce sens profond de la pédagogie divine et nous aide à ne pas être, les uns par rapport aux autres, trop démagogues.
AMEN