COMPRENNE QUI POURRA

Esd 8, 24-30 ; Mt 19, 1-12

(26 septembre 1992)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

V

ous m'accorderez que l'évangile de ce jour n'est pas simple à expliquer. Toutefois je voudrais souligner un point commun aux deux petits récits que nous avons entendus.

Le premier traite de l'union de l'homme et de la femme, de l'union dans la chair de l'homme et de la femme qui, dès la création du monde est voulue et considérée par Dieu comme une chose bonne et heu­reuse pour l'homme. C'est l'affirmation de ce lien sa­cré qui unit, dans la chair, l'homme et la femme qui est rappelé par Jésus comme existant bien avant qu'Il vienne, avant qu'Il donne et instaure les sacrements de l'Église, et comme existant de tout temps dans l'hu­manité depuis sa création.

Lorsque les apôtres tentent de reprendre l'ex­plication de Jésus, ils n'en prennent qu'une partie puisqu'ils disent : "Si telle est la condition de l'homme envers la femme, il n'est pas expédient de se marier !" Dans le premier texte, il était question de la femme et de l'homme et pas simplement de la condition de l'homme par rapport à la femme. Ils ont donc une façon égoïste et un peu "machiste" de relire la situa­tion du problème du divorce.

Et curieusement le Christ enchaîne en parlant des eunuques, de ceux qui le sont parce qu'ils sont infirmes, de ceux qui le deviennent par l'action des hommes et enfin de ceux qui le deviennent par leur propre volonté pour le Royaume. Cela paraît contra­dictoire avec l'éloge faite auparavant du mariage, de l'union de l'homme et de la femme. Si le sacré est inscrit dans la chair quand un homme et une femme s'unissent, apparemment il est aussi inscrit dans la chair pour un homme qui renonce à une vie conjugale et sexuelle pour le Royaume.

Ce qui veut dire, et c'est là que je veux en ve­nir, que la chair, notre chair humaine, notre corps a deux sens. Il est d'abord un moyen unique et magnifi­que de communion. Et la communion ouvre l'accès direct à ce qu'est Dieu. L'homme et la femme s'uni­ront et ils ne feront qu'une seule chair. Mais en même temps la chair et le corps humain ont une autre signi­fication qui est celle de l'attente, du désir insatisfait en ce monde et qui ne peut se satisfaire que dans l'autre monde.

Ainsi notre chair humaine n'est pas niée comme une tente provisoire, comme une chose qui n'appartiendrait qu'à ce monde et qui disparaîtrait avec notre mort ou avec la fin du monde. Mais elle porte en elle un élément sacré à deux significations. Le corps signifie la communion, communion telle que Dieu l'entend avec nous d'une part. Et d'autre part il peut donner à ce monde la valeur d'une attente. Ainsi, nous qui sommes moines, moniales, religieuses, consacrés à Dieu, n'attendons pas avec notre esprit seulement, mais soyons tendus avec notre corps et notre chair vers la venue de Dieu. Ce n'est pas de s'abstenir de vie sexuelle ou conjugale qui donne un sens à notre vie, mais c'est de donner à ce corps une valeur d'attente pour que cette chair soit le signe, parmi vous, de notre attente commune. Nous atten­dons le retour de Dieu, nous attendons l'irruption dé­finitive de Dieu dans notre vie. Comme un couple signifie pour nous moines et moniales la valeur de communion que cette chair humaine a dès maintenant, notre vie a une signification d'attente et de désir.

Nous sommes la seule religion à vénérer aussi intimement et si fermement la chair humaine, parce que la chair humaine est le dépôt, dès maintenant, de la présence de Dieu dans son acte de communion, dans son acte de désir. Nous avons donc à reprendre chacun de nous dans la vocation qui nous est donnée à souligner, à intensifier la vocation de notre propre chair humaine dans ce monde, soit signe de commu­nion, soit signe de désir et d'attente de Dieu.

En recevant le corps et le sang du Christ, la chair divine du Verbe incarné, notre propre corps se trouve ensemencé et se trouve fortifié pour dire vrai­ment au monde et à nous-même la signification qu'il porte : Dieu présent en son sein.

 

 

AMEN