LE PÉCHÉ CONTRE L'ESPRIT
Rm 16, 25-27 ; Mt 12, 22-32
(19 août 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ous voici donc confrontés, par cette parole de l'évangile, avec ce blasphème contre l'Esprit saint qui a fait couler tellement d'encre et qui est si difficile à interpréter. Quelle différence y a-t-il entre la parole qu'on prononcerait contre le Fils de l'Homme, contre Jésus, contre le Christ, contre le Sauveur, qui, elle pourrait être remise et la parole prononcée contre l'Esprit saint qui ne serait remise ni en ce monde ni dans l'autre ? Et comment se fait-il qu'il y ait une limite à la miséricorde de Dieu ? Quel est ce péché que l'on ne peut remettre ni dans l'autre monde, ni même dans celui-ci, ce qui suppose que, même si on faisait pénitence pour ce péché, il ne serait pas remis ? Quel est donc ce blasphème contre l'Esprit saint pour lequel, il n'y a pas de pardon et qui semble être comme une limite à la toute puissante miséricorde de Dieu ?
On a proposé des quantités d'interprétations dont aucun n'est tout à fait satisfaisante car la miséricorde de Dieu en sort toujours un petit peu ternie, un petit peu "ébréchée". Il me semble que le contexte dans lequel se trouve cette parole peut nous permettre, sinon d'y voir tout à fait clair, tout au moins d'émettre une hypothèse. Ce contexte c'est celui de la guérison de ce démoniaque aveugle et muet. Jésus accomplit, par amour, par miséricorde, par bienveillance, par tendresse pour ce pauvre homme, une guérison. Il était aveugle, il était muet, voilà que maintenant il parle et il voit car Jésus a chassé Satan qui tenait ce pauvre homme enchaîné. Et devant l'évidence de ce miracle, devant l'évidence de cette bonté de Dieu qui vient au secours des pauvres, au secours de ceux que Satan tient enchaînés, les pharisiens n'ont pas un geste de compréhension, ils n'ont pas une parole de foi, ils accusent de façon parfaitement gratuite et stupide, ils accusent le Christ de chasser les démons par le pouvoir du chef des démons. C'est cet aveuglement devant la toute puissante miséricorde de Dieu qui est donc le contexte de la parole de Jésus sur le péché contre l'Esprit Saint.
Alors peut-être que le péché contre l'Esprit saint ce serait de se boucher volontairement les yeux devant l'évidence de la toute puissante miséricorde de Dieu. Dieu est providence, Dieu est pardon, Dieu est tendresse, Dieu est amour, Dieu est miséricorde. Et c'est parce que Dieu est miséricorde que nos péchés sont remis. C'est dans la mesure où nous nous en remettons entre les mains de cette miséricorde toute puissante que nos péchés peuvent disparaître, sinon qui pourrait nous délivrer du Mal ? Nous n'en avons pas la force et aucune puissance humaine n'est capable de lutter contre Satan. Seule cette miséricorde infinie de Dieu, cette tendresse infinie de Dieu peut aller plus loin que le pouvoir de Satan et nous en délivrer. Mais si nous fermons notre cœur à cette tendresse de Dieu, si nous fermons nos yeux à l'évidence que Dieu nous aime, si nous refusons de faire appel à la tendresse de Dieu, si nous refusons de nous reconnaître pécheurs et en même temps aimés, en même temps pardonnés, si nous nous enfermons dans notre péché, si nous n'acceptons pas que l'amour de Dieu soit assez grand pour aller jusqu'au bout de notre péché et de tout péché et de tout mal et toute puissance du mal et de toute puissance de Satan, Effectivement nous ne pouvons pas être pardonnés parce que le pardon de Dieu ne pourra pas nous atteindre si nous nous y refusons. La seule limite à la miséricorde de Dieu c'est notre liberté. Dieu nous aime infiniment, Il désire infiniment notre bonheur et notre salut, mais Il ne peut pas nous l'imposer. Dieu ne peut pas nous obliger à l'aimer. Il ne peut pas nous obliger à ouvrir notre cœur à l'amour car c'est contradictoire. L'amour ne peut être que libre, l'amour ne peut être qu'un élan consentant et joyeux.
Alors peut-être est-ce cela le péché contre l'Esprit saint c'est-à-dire le péché contre l'évidence de l'amour de Dieu. Si nous refusons de nous mettre entre les mains de l'amour de Dieu, Dieu ne pourra pas nous imposer son amour et Il ne pourra pas nous pardonner nos péchés. C'est pourquoi ce péché-là ne nous sera pas remis, non pas parce que Dieu ne voudrait pas nous le remettre, mais parce qu'il consiste précisément à refuser le pardon, à refuser la miséricorde de Dieu. Je ne sais pas si c'est l'authentique explication de cette parole du Christ. Je n'ai pas la prétention d'avoir réussi à expliquer ce que tout le monde a échoué jusqu'ici mais je vous propose cette interprétation. Elle a au moins le mérite de laisser à la miséricorde de Dieu son caractère infini et total, sans limite. La seule limite c'est nous qui la lui imposons et non pas Dieu qui, à un moment, s'arrête d'aimer.
AMEN