L'HOMME DEVANT LA LOI

Rm 15, 1-6 ; Mt 12, 1-8

(1 août 1992)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

onstamment, dans l'évangile, Jésus entre en contestation avec les pharisiens qui sont les défenseurs scrupuleux de la Loi et ceci très souvent à propos du sabbat. Le septième jour de la semaine était le symbole du septième jour de la créa­tion où Dieu s'était reposé et la Loi demandait que l'on s'abstienne de tout travail, de toute action servile et même de tout déplacement trop conséquent. C'est pourquoi, en arrachant des épis, les disciples ont, aux yeux des pharisiens accompli un travail. Vous voyez à quel point leur scrupule arrivait. Parfois même cela frise le ridicule et pour ne pas enfreindre la Loi, ils vivaient dans un carcan qui réglementait le moindre des gestes quotidiens. Toujours, Jésus veut affirmer que la Loi, et en particulier le sabbat, est "pour l'homme" c'est-à-dire pour le bien vrai de l'homme et non l'homme asservi à la Loi que ce soit celle du sab­bat ou d'autres prescriptions.

Je crois que nous devons nous méfier de cette tendance un peu pharisienne qui nous reprend souvent en matière de morale. Nous avons toujours peur de manquer à tel ou tel commandement, de ne pas être en règle, d'avoir fait quelque faute, par conception faci­lement légaliste des fautes. C'est avoir enfreint une prescription comme si la morale ressemblait au code de la route, comme s'il s'agissait d'un certain nombre d'actions précises à accomplir ou à omettre, alors que Jésus ne cesse de le dire, la morale est une affaire de cœur, d'attention, d'orientation de l'âme, elle est af­faire d'amour. Il ne s'agit pas d'observer scrupuleuse­ment des prescriptions, de s'abstenir d'un certain nombre de choses considérées de loin comme tabou. Il s'agit d'accorder son cœur à la vérité de Dieu, à la vérité de notre vie et de celle de nos frères.

Cela ne veut pas dire que la Loi soit inutile. Mais comme le dit très justement Jésus, "La loi est pour l'homme et non l'homme pour la Loi" . La loi est en faveur de l'homme et comme le dira saint Paul "un pédagogue" c'est-à-dire elle nous apprend ce qui, en soi, est bon ou mauvais, ce qui est favorable ou défa­vorable à l'épanouissement de l'homme. C'est pour­quoi la Loi est extrêmement importante parce qu'elle nous guide, elle oriente nos pas. Elle oriente d'abord notre jugement. Seulement les circonstances sont si complexes qu'il n'est pas toujours possible, il n'est même pas toujours souhaitable d'observer littérale­ment la Loi. Ce qui compte c'est l'épanouissement spirituel humain, profond de l'homme et non pas l'épanouissement au sens de faire ce qui nous plaît, mais l'épanouissement de nos virtualités les plus pro­fondes. Et dans certaines circonstances la morale, tout en restant un indicatif, tout en restant un pédagogue, si elle était appliquée de façon stricte, de façon nette, au lieu de favoriser cet épanouissement, la Loi de­viendrait une sorte de carapace qui nous empêcherait de nous épanouir et d'être vraiment humain. Il faut donc faire passer le but avant les moyens. La loi n'est qu'un moyen, un moyen parmi d'autres et comme telle elle doit être aimée, étudiée, scrutée, elle doit être observée autant que possible, mais à sa place de moyen en vue de la rencontre d'amour avec nos frères et avec Dieu. Et il ne faut jamais perdre de vue ce but, cette fin. Et quand nous avons à prendre une décision, quand nous avons à agir, il faut certes considérer la Loi parce qu'elle nous enseigne, parce qu'elle nous ouvre les yeux sur un certain nombre de particularités qui pourraient à notre regard un peu distrait ou qui pourraient contredire notre sensibilité et par conséquent passer inaperçues à nos yeux. Mais il faut surtout considérer le but c'est-à-dire l'accom­plissement de l'amour qui est la seule Loi, comme le dit Jésus.

Alors n'ayons pas cette mentalité scrupuleuse, cette mentalité tatillonne, cette mentalité étroite d'es­prit. Ne l'ayons pas pour nous-même et encore moins pour juger nos frères. Mais essayons de tout juger à l'aune de Dieu ou plus exactement de ne pas juger car en matière d'amour on ne juge pas, on essaie d'accor­der son cœur.

 

 

AMEN