LE MIRACLE
Rm 12, 4-13 ; Mt 8 ; 5-17
(24 juillet 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ourquoi Jésus ne fait-il plus de miracles ?" On admet cette parole de la part d'un enfant de CM1 ou CM2 dans un cours de catéchisme, mais il y a beaucoup de chrétiens très adultes, très croyants, très pratiquants qui se posent et qui nous posent souvent la question : pourquoi il n'y a plus de miracles ? Ou alors "Pourquoi la Sainte Vierge ne fait des miracles qu'à Lourdes ?" Est-ce que c'est d'ailleurs vraiment elle qui fait des miracles ? Je ne suis pas sûr qu'elle soit toute puissante à ce point-là. Le miracle reste dans la conscience des chrétiens une espèce de point, un point trouble, s'il n'y avait que celui-ci ! Je voudrais réfléchir à cela pour éclairer non seulement notre intelligence mais aussi notre vie.
Qu'est-ce qu'un miracle ? Vous le savez, c'est une transformation extraordinaire de la nature, habituellement d'un mal vers un bien. A la limite, pour en rester au sens strict, ce pourrait aussi être l'inverse. Une transformation de la nature d'une façon incompréhensible, hors rationnel, déroutante. Dans l'évangile, et fort heureusement, ça fait toujours du bien à ceux qui en sont les bénéficiaires. Mais ce n'est pas cela le premier "but". Jésus n'est pas venu faire plaisir aux gens. Le miracle c'est donc quelque chose que nous ne pouvons pas saisir, qui nous paraît lointain, dont sûrement croyez-vous, ni vous ni moi ne seront un jour les bénéficiaires. Et c'est là la première erreur. Et c'est une erreur tellement radicale que souvent elle nous en fait faire beaucoup d'autres. Si nous croyons ou si vous croyez que Jésus ne fait plus de miracles, cela veut dire que vous vous positionnez de façon extérieure par rapport au Christ et à l'évangile. Vous réduisez le Christ à sa réalité purement historique et le miracle à un fait bien précis qui a eu lieu une fois, qui nous est rapporté pour nous faire du bien au plan intellectuel, pour nous réconforter peut-être, pour nous dire qu'en ce temps-là des gens avaient de la chance ce qui n'est pas notre cas. Mais ce ne peut pas être notre cas si nous en restons à une vision extérieure, historiciste, ou si nous pensons que cela ne peut arriver qu'aux autres.
Dans l'évangile, spécialement dans le texte que nous avons lu, Jésus fait des miracles un peu malgré Lui. Le texte dit : "le malade a été guéri à telle heure" et non que Jésus l'a guéri. Cet événement de la guérison du malade est intervenu à l'intérieur d'un autre événement beaucoup plus important et qui est un véritable miracle et qui est cet événement dans lequel, toujours, nous devons nous-mêmes nous situer : c'est la relation profonde, intime entre un homme et le Christ. Ici, un centurion, un étranger à la foi d'Israël, qui vient voir le Seigneur et lui dit : "Mon serviteur est malade !", qui lui dit : "Seigneur, je ne suis pas digne que Tu entres sous mon toit !" parce qu'il n'y a pas seulement la maladie physique de mon serviteur mais il y a aussi mon mal intérieur, mon péché, "mais dis seulement une parole" et tout sera créé, au fond. Tout sera créé. Tout sera recréé et d'abord le cœur de cet homme, et d'abord la relation, la connaissance de cet homme avec Dieu. Voilà le miracle. Voilà la transformation extraordinaire de la nature qui, avant d'être dans la chair de l'enfant ou dans la fièvre de la belle-mère de Simon, a été dans le cœur de ces êtres. L'évangile évoque très peu la transformation intérieure de ceux pour qui le miracle est fait, mais c'est d'abord cela le miracle. Et de ce miracle-là, de cette transformation de notre nature de péché en homme nouveau, en ressuscité, en être récréé, de cela nous ne pouvons pas nous tenir à l'extérieur.
C'est cet enseignement que Jésus veut nous donner aujourd'hui. Savoir s'il y a des miracles ou pas, c'est une fausse question. C'est une façon journalistique d'aborder le problème. Mais savoir quand chacun d'entre nous, nous nous situons devant la présence du Christ qui vient, voilà la question qui nous est posée. Et nous n'avons pas besoin, à la limite, du miracle extérieur, notre foi doit suffire. Et cette foi, quelle est-elle ? C'est celle que j'ai à l'instant évoquée, c'est celle de la continuation permanente et efficace de la Parole créatrice du Christ, car tout miracle est le passage d'une forme chaotique à une forme de ressuscité. C'est une mise en ordre par rapport au mal pour que l'homme retrouve sa vocation et son visage premier. Nous passons du chaos d'avant la création à la lumière de la Résurrection. Il y a toujours une transformation des forces du mal, du tohu-bohu intérieur c'est-à-dire de notre péché, avant celle du tohu-bohu extérieur de nos maladies ou de nos paralysies Il y a toujours un passage de ce chaos à la résurrection, à l'homme nouveau.
A mon sens, la compréhension des miracles du Christ ne peut être claire et enseignante qu'à l'intérieur d'une théologie de la création, de la recréation car il s'agit de cela pour le Christ.
C'est dans cette vision-là que nous sommes des miraculés parce que si le Christ ne nous faisait pas insensiblement mais réellement passer de notre chaos primitif à sa lumière, de nos bouleversements intérieurs à sa résurrection, de notre mort à sa vie, nous ne serions pas ici Et le miracle permanent, frères et sœurs, c'est que nous soyons ici. Voilà le signe extérieur de cette genèse incessante du Royaume nouveau dans le cœur des hommes, voilà cette ébauche continuellement reprise et perfectionnée, de ces gestes pré-sacramentels du Christ. Car là, il s'agit encore de rendre à sa véritable réalité sacrée l'homme qui dans sa nature était devenu péché, défiguré.
Voilà où nous en sommes après ces quelques réflexions. Nous n'avons pas besoin de miracles parce que nous sommes les miraculés. Et ce que le Christ demande à chacun d'entre nous ce matin, c'est de nous considérer les uns les autres et ensemble comme des miraculés, comme des sauvés, comme des guéris, comme un peuple qui ne cesse de passer du chaos à la résurrection, de la mort à la vie. Des gens comme le centurion, comme tous ces paralysés, comme tous ces possédés ou comme la belle-mère de Simon, c'est l'ébauche de la communauté chrétienne, c'est le premier visage de l'homme nouveau dont le Christ retrace et perfectionne les traits intimes. Et le visage extérieur annonce que notre corps même sera un jour sauvé et miraculé complètement dans la résurrection de la chair de l'homme.
"Seigneur, je ne suis pas digne !" C'est notre situation de chaos, de péché, de tohu-bohu "mais dis seulement une parole" et je serai recréé pour devenir une eucharistie.
AMEN