LA PARABOLE DES TALENTS
Ap 17, 1-7+9 b+18 ; Mt 25, 14-30
(16 novembre 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e vais peut-être vous scandaliser un peu, mais je n'aime pas cette parabole. Je ne l'aime pas beaucoup parce qu'on dirait que ce sont les mérites de chacun qui lui valent la récompense et que Dieu est un comptable qui, comme il est dit "règle ses comptes avec ses serviteurs". Et puis je n'aime pas beaucoup que ce soit celui qui n'a reçu qu'un seul talent qui se retrouve sans rien du tout alors que celui qui en a cinq ou qui en a deux reçoive non seulement ce qu'ils ont gagné mais encore ce qu'on retire au pauvre type qui n'en avait eu qu'un. Cependant cette parabole est pleine de belles choses et d'enseignements.
D'abord il y a une disproportion heureusement considérable entre ce qu'ont fait les serviteurs et ce que leur donne leur maître. Les serviteurs se sont contentés de gérer les talents que Dieu leur avait donnés, mais la réponse n'est pas que Dieu leur donne quelque chose de proportionné avec ce qu'ils ont fait, la réponse est d'un autre ordre : "Entre dans la joie de ton Maître !" Cela est très beau parce que, quoi que nous fassions, ce que Dieu nous donne dépasse infiniment tout ce que nous avons pu faire et c'est sans commune mesure. "Tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup Je t'établirai !" Et ce beaucoup n'est pas suffisant. Je te donnerai encore plus que ce en quoi tu as été fidèle, mais je te donne la joie de ton maître. Alors il n'y a pas de proportion entre nos efforts et la réponse de Dieu. La réponse de Dieu demeure fondamentalement gratuite car la joie du maître n'a rien à voir avec la gestion de talents vu que ce n'est pas du même ordre.
Cette gratuité de la réponse du maître nous est aussi manifestée, à l'inverse, en négatif, par la parole du mauvais serviteur, parole que d'ailleurs le maître approuve et fait sienne : "Tu moissonnes là où Tu n'as pas semé et Tu ramasses ce que Tu n'as pas répandu!" Dieu n'est pas un comptable. Il n'est pas quelqu'un qui règle ses comptes avec justice en demandant l'équivalent de ce qu'Il a donné. Là aussi Dieu demande tout. Il ne demande pas d'avoir bien géré les biens qu'Il nous a donnés, Il ramasse là où Il n'a pas semé. De même que Dieu nous donnera quelque chose sans commune mesure avec ce que nous avons fait, sa joie, la "joie de son Maître", de la même manière Il nous demande non pas d'avoir au jour le jour et chichement géré ce qu'Il avait mis entre nos mains, mais Il nous demande tout, Il moissonne même là où apparemment Il n'a pas semé. Ces quelques notations, heureusement, nous transportent assez loin de l'apparente comptabilité de la parabole et cela nous permet de comprendre ce qui a manqué au dernier serviteur. Ce qui lui a manqué, ce n'est pas de n'avoir qu'un seul talent, ce n'est pas d'être moins doué que les deux autres, ce qui lui a manqué c'est de ne pas entrer dans la logique du Maître qui est une logique de profusion, de totalité. Il fallait non pas essayer de gérer un, deux ou cinq talents, mais il fallait se donner totalement, il fallait donner tout ce qu'on avait, même ce qu'on croyait ne pas avoir.
Et c'est en réponse à cette acceptation de se remettre totalement entre les mains de Dieu avec confiance et non pas avec peur et en comptant sou par sou, c'était en acceptant de se remettre entièrement entre les mains du Seigneur que Lui se donnerait aussi entièrement à nous : "Entre dans la joie de ton maître!" Donc, ne thésaurisons pas, ne comptons pas sou par sou, ne nous comparons pas les uns aux autres. Ce que Dieu nous demande c'est un acte de confiance fondamentale. Et si la parabole insiste sur la fructification des talents, c'est parce que Dieu, bien qu'Il sache que sa réponse sera gratuite et incommensurable, bien que Dieu sache pertinemment que ce que nous pouvons faire est sans commune mesure avec ce qu'Il veut nous donner, Dieu cependant veut aussi que nous participions pour notre part à notre propre salut. Et c'est là le sens positif de ce qu'on appelle des mérites. Non pas que nous acquérions des mérites à la force de nos poignets, non pas que nous méritions un droit à recevoir une récompense, non pas que Dieu dise : "Tu as fait ceci, je te donne cela, tu en as fait un peu plus, je te donne davantage !" Mais Dieu veut nous associer à notre propre salut. Bien sûr ce qu'Il nous donne n'est pas à la mesure de nos forces, bien sûr le don auquel Dieu nous appelle n'a rien à voir avec ce dont nous sommes capables de mériter ou même de concevoir, d'imaginer, cependant, Dieu ne veut pas nous le donner d'en haut. Dire que nous acquérons des mérites, cela veut dire que Dieu nous fait l'honneur de nous faire participer, aussi dérisoire que ce soit, à notre propre salut. Dieu remet entre nos mains une part de son œuvre à faire fructifier, même si cette part est toute petite. Même si à côté de ce que Lui seul est capable d'accomplir en nous-mêmes à côté de ce que Dieu veut nous donner gratuitement cette part est minime, elle est très précieuse car elle veut dire que Dieu ne nous traite pas comme de simples assistés.
Dieu veut nous faire travailler à notre propre salut et qui plus est au salut du monde. Alors, devant cette générosité de Dieu qui non seulement nous comble au-delà de nos mérites, et au-delà de nos désirs, mais qui va encore jusqu'à nous associer à l'accomplissement de notre salut, devant cette générosité de Dieu, soyons dans l'action de grâces et remercions-le du fond de notre cœur.
AMEN