Ex 3, 16-20 ; Mt 15, 21-28

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

J

e suis particulièrement attaché à cette page d'évangile pour des raisons personnelles. Quand j'ai été ordonné prêtre, comme tout jeune prêtre, une des plus grandes découvertes de ma vie a été le sacrement de pénitence vu du côté du confesseur et l'émerveillement devant la conversion de ces pécheurs qui rencontraient le Seigneur à un tel degré de pro­fondeur. Bien sûr toutes les confessions ne sont pas des conversions de grand pécheur, mais un prêtre rencontre ainsi des moments essentiels de la vie de certains de nos frères où du fond de leur expérience du péché, ils se tournent vers Dieu et le rencontrent au plus intime de leur cœur. C'est tout à fait bouleversant pour un prêtre de se trouver témoin privilégié et celui qui est l'occasion, le catalyseur de cette rencontre, de se trouver ainsi amené à découvrir des choses aussi profondes et intimes alors qu'on est tout à fait cons­cient qu'on n'a pas le droit d'y d'accéder. Bien loin de se sentir dans la peau d'un juge ou de quelqu'un qui aurait à prononcer une sentence, le prêtre se trouve tout petit dans l'admiration devant ce qui se passe dans le cœur d'un pécheur qui est illuminé par la grâce de Dieu et le rencontre avec une telle intensité.

La question que je me suis posée au bout d'un certain temps est la suivante. Je suis l'occasion, le ministre, le catalyseur de choses aussi merveilleuses, de rencontres aussi profondes entre Dieu et ses amis pécheurs, alors que je suis pécheur comme eux et que je n'ai pas la même intensité de conversion que ceux qui viennent se confesser. Comment est-il possible d'être le ministre d'une telle grâce et de se trouver soi-même presque en dehors du coup, de ne pas être ca­pable de cette même démarche de conversion que les pécheurs qui viennent me trouver ? Les prêtres sont des pécheurs comme les autres et ils n'ont pas tou­jours la même intensité de grâce et de foi que ceux qui ont recours à leur ministère. Alors c'est cet évan­gile qui a servi de réponse à ma question.

C'est vrai, les pécheurs qui viennent rencontrer le Christ sont comme les enfants de la maison. Ils rencontrent leur Père comme ce fils prodigue qui se jette dans les bras de son Père. Eux ils sont à table et le sacrement de Pénitence est comme un festin. Eux ils participent à la joie de Dieu. Mais, sous la table, les petits chiens peuvent ramasser les miettes. Il m'est venu spontanément à l'esprit de comparer le prêtre à ces petits chiens qui bénéficient des miettes du festin. Je me suis dit : il n'est pas possible d'être l'instrument d'une telle grâce sans qu'au passage cette grâce rejaillisse un petit peu sur ce prêtre, pécheur lui-même, qui est le ministre du pardon de Dieu. Ou si vous préférez une autre image de même que les serviteurs qui à table font passer les plats au maître de maison et à ses invités finissent les plats à la cuisine, de même le prêtre qui est le serviteur du repas de fête du pécheur qui rencontre Dieu a droit à recevoir un peu de cette grâce dont il a été le ministre. L'eau de la grâce, au passage, rejaillit et déborde et irrigue un peu aussi le cœur du prêtre qui en est le ministre.

Peut-être que ces propos vous surprennent parce que vous avez l'habitude de considérer que les prêtres sont des gens sans péché ou qu'ils sont beau­coup plus saints que vous et qu'ils sont inondés de grâces que vous ne connaissez pas. En réalité les prê­tres sont des hommes comme vous, ils sont pécheurs comme vous et ils ont besoin de la grâce comme vous. Ils n'ont pas nécessairement accès à des trésors de grâces supplémentaires dont vous ignoreriez la clé. Non, les prêtres, tout comme vous, ont besoin de re­cevoir la grâce et d'être sauvés, ont besoin de se convertir et de se confesser et qui comme vous sont des mendiants de la grâce de Dieu, comme vous sont à la recherche de ce moment où ils pourront enfin être vaincus par la grâce de Dieu, avoir leur cœur brisé et être remplis malgré eux de cette immense joie de la conversion que Dieu nous donne. Oui, les prêtres sont des hommes comme vous et ils ont besoin qu'on prie pour eux comme nous essayons tant bien que mal de prier pour vous afin que le Seigneur vous convertisse et nous aussi.

Ce que je viens de vous dire n'est pas seule­ment une expérience de prêtre que je vous confie. C'est quelque chose que vous avez à partager. Il vous arrive certainement de rencontrer des gens plus mal­heureux que vous et vous êtes peut-être à l'occasion les intermédiaires de la grâce pour eux. Il vous arrive d'être des témoins du Christ auprès de tel ou tel qui est venu dans sa détresse vous demander de l'aide, un conseil, un peu de force, un peu de lumière. Et vous avez alors pu dire une parole de consolation, une pa­role de lumière pour aider ce frère en détresse à ren­contrer le Christ. Peut-être vous vous êtes rendu compte que ce frère rencontrait le Seigneur plus pro­fondément que vous-même n'en étiez capable, que cette parole que vous avez dite vous dépassait et ve­nait de plus loin que vous et qu'elle aurait besoin de convertir votre propre cœur. Dites-vous que là aussi nous sommes les instruments de Dieu, nous sommes les serviteurs de Dieu et que Dieu sait reconnaître les services de ses pauvres serviteurs. Au passage Dieu leur donne aussi sa grâce. En passant Dieu vous console vous aussi et vous convertit et ne vous laisse pas seul avec vos propres difficultés.

 

 

AMEN