DU NEUF ET DE L'ANCIEN
Ex 2, 11-15 ; Mt 13, 44-52
(24 juillet 1991)
Homélie du Frère Michel Morin
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ouvons-nous dire : "Oui, nous avons compris l'Ecriture" ? Avant l'évangile, nous avons chanté : "Seigneur, ouvre mon cœur à l'intelligence des Ecritures !" Peut-être ce ne sont que des formules liturgiques habituelles qui nous concernent encore mais qui finissent par ne plus nous toucher beaucoup.
"Celui qui a le Royaume de Dieu est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et de l'ancien !" Nous sommes quasiment tous ici ce matin chrétiens de tradition ce qui n'est pas un terme péjoratif, en tout cas pas dans ma bouche, c'est-à-dire chrétiens qui avons reçu la foi de nos parents, de nos grands-parents, de quelque éducateur marquant ou quelque prêtre de passage. Nous pouvons dire que nous avons ce trésor et que nous sommes "anciens" dans ce trésor, qu'il est une réalité ancienne pour chacun d'entre nous. Et à ce niveau-là, nous pouvons nous appliquer chacune des trois petites paraboles de ce Royaume de Dieu puisqu'il "a plus au Père de nous le donner" comme dit Jésus. Donc il ne faut pas avoir de complexe : nous avons le Royaume de Dieu. Et le fait de reconnaître que nous avons le Royaume de Dieu, cela fait plaisir au Père. Ce n'est pas une supériorité, ce n'est pas une façon de s'enorgueillir, ce n'est pas une fausse fierté. Non, c'est la réalité du plaisir de Dieu. "Il a plu au Père de vous donner le Royaume." Alors nous reconnaissons que nous possédons le Royaume. Et c'est pourquoi nous pouvons nous attribuer, sans complexe et de façon presque totale, l'enseignement de ces trois petites paraboles.
"Le Royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ." C'est vrai, pour nous, la foi, l'amour de Dieu, la prière sont un trésor caché dans le champ de notre vie. Nous savons, quand il le faut, ravis de joie, délaisser certaines choses, en vendre d'autres, nous dépouiller et vivre d'abord de ce trésor.
"Le Royaume des cieux est semblable à une perle fine" que l'on sait acheter parce qu'elle a un grand prix, en vendant tout ce que nous possédons. C'est vrai aussi. On ne vend peut-être pas tout, mais la vente n'est pas d'abord de l'ordre matériel. C'est d'accepter que l'évangile soit la perle, soit le diamant, soit l'alliance, c'est-à-dire cette réalité qui gère, donne sens et attire toute notre vie.
Quant-à la troisième parabole, je pense que vous n'êtes plus à croire que vous serez jetés parmi les méchants, lors du jugement avec les anges et qu'aucun d'entre vous n'a la crainte de connaître les pleurs et les grincements de dents. Je pense que vous avez assez confiance en la miséricorde et en la bonté de Dieu pour vous dire qu'Il vous aime assez, quoi que vous fassiez pour ne pas vous faire subir cette peine. Vous n'avez pas tout à fait tort.
Alors ces trois petites paraboles n'ont-elles plus rien à nous enseigner ? Je crois que déjà en les possédant comme quelque chose "de tradition", comme un vieux trésor dans lequel nous savons puiser des connaissances, des formes de prière, certaines joies, un certain appel à la conversion, il y a aussi l'autre partie. "Il faut tirer du neuf" ce qui veut dire qu'on peut reprendre ces trois paraboles en nous disant que nous ne sommes pas encore arrivés à les accomplir même si nous les possédons déjà. Car il ne s'agit pas d'une possession d'une chose, nous n'en sommes pas propriétaires au sens du libéralisme ou du capitalisme sauvage. Nous sommes propriétaires au sens où nous avons un bien propre, ou plus exactement nous sommes le bien propre de Dieu, possédant ce que Dieu nous donne, en accueillant, en recevant, en vivant ce que Dieu nous donne. Mais on ne peut pas en rester là. L'évangile ce n'est pas l'économie du bas de laine. On ne met pas son trésor dans ses chaussettes, sous ses draps ou en fermant l'armoire à clé en se disant que le jour de famine on ira chercher le trésor. Non, il faut tirer du neuf. Ce qui signifie que nous ne possédons pas encore le trésor du champ, nous n'avons pas encore assez donné pour que la perle fine soit une joie totale et définitive, et que dans le filet du Royaume, nous sommes probablement encore, en tout cas partiellement, un mauvais poisson.
C'est un petit peu, je crois, le grand obstacle, le grand frein de notre foi quand nous l'avons reçue. Nous pensons l'avoir, et nous avons raison, mais la foi ne se possède que dans la certitude qu'on n'a encore rien donné, que l'on n'a encore rien fait. Posséder la foi c'est d'abord la chercher, c'est-à-dire que la disposition première du croyant ce n'est pas de posséder en abondance mais c'est de ressentir fondamentalement un manque, un vide. Car posséder en abondance c'est s'installer dans sa possession fût-elle celle du Royaume, et en faire une sécurité. Le Royaume de Dieu, nous l'avons, mais il est en nous comme un manque radical, un peu comme l'amour. Ceux qui aiment savent très bien qu'il leur manque encore la totalité de cet amour, autrement on n'aime plus. L'amour se possède et il nous possède, mais il est aussi et avant tout le désir de l'autre, c'est-à-dire le manque, le vide et c'est ainsi que l'amour vit, non pas en étant plein mais en ressentant le vide et le manque.
Alors il nous faut reprendre toujours ces évangiles, louer Dieu parce que nous les avons déjà et que nous en vivons, mais le supplier de faire en sorte que nous ayons suffisamment de goût de Lui, d'amour pour Lui, pour sentir ce manque, ce vide, et être, par rapport à la perle, au trésor, un homme de désir, un homme de soif, un homme qui attend, quelqu'un qui n'est jamais comblé tout en sachant très bien que le Royaume de Dieu le comble. Mais il y a là un paradoxe et ce paradoxe est, à mon sens, l'énergie dynamisante de la conversion, de la recherche permanente et de ce dépouillement nécessaire pour posséder, en définitive, ce trésor au-delà du temps et de notre histoire.
Tout ceci peut se résumer dans cette très belle phrase de saint Jean de la croix : "Renoncez à tous vos désirs et vous trouverez ce que votre cœur désire !"
AMEN