HEUREUX VOS YEUX !

Ep 6, 5-9 ; Mt 13, 1-17

(17 juillet 1991)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

I

l y a quelques jours seulement, nous avons lu la même parabole du semeur en saint Marc et je vous disais que nous devrions la comprendre comme cette générosité, cette libéralité de Dieu qui "ne fait pas acception des personnes" comme dit saint Paul, mais qui se donne totalement, quel que soit le terrain d'accueil. Aujourd'hui nous avons le complément de l'explication de cette parabole en saint Matthieu et je retiens simplement notre attention sur cette parole que Jésus adressait à ses apôtres, à ses disciples, à ses proches, à ceux qui le fréquentaient régulièrement et aussi, aujourd'hui, à nous-mêmes : "Quant-à vous, heureux vos yeux parce qu'ils voient, vos oreilles parce qu'elles entendent ! Beaucoup de justes et de prophètes auraient voulu vivre ce que vous vivez maintenant."

La première question, vous y répondrez vous-même : Est-ce que l'écoute de la Parole de Dieu, au­jourd'hui, vous a rendus heureux ? Ou simplement l'avez-vous entendue avec cette espèce d'habitude qui nous fait tout écouter mais rien entendre, avec cette espèce d'habitude qui nous fait tout recevoir de ce qui vient de l'extérieur mais qui finit par ne plus nous toucher au plus intime de nous-même ? Et c'est le risque de cette parole d'évangile comme de toute pa­role. Est-ce que notre cœur, votre cœur est ouvert comme une grande oreille pour entendre cette Parole de Dieu et qu'elle y résonne de façon harmonieuse, de façon heureuse comme une musicalité intérieure ? Si cela ne s'est pas produit, c'est que, pour vous comme pour moi, c'est que nous ne sommes pas là, c'est que notre présence n'est pas une présence, c'est que nous sommes venus par une volonté de piété certes et c'est tout à fait louable mais ce n'est pas suffisant dans la foi.

"Heureux vos yeux parce qu'ils voient !" Et bien nous allons voir la Pâque du Christ, nous allons voir le grain de l'eucharistie jeté dans notre terre, dans notre chair, dans notre vie personnelle et communau­taire et donc aussi dans la vie du monde. Lorsque vous communiez, ceci n'est pas une démarche indivi­duelle ou personnelle, par vous c'est l'humanité tout entière qui reçoit le Christ, c'est le cosmos tout entier qui est touché, même partiellement à notre regard en tout cas, par l'onde sismique de la mort et de la Résur­rection du Christ. Et nos yeux doivent s'ouvrir, nos yeux doivent voir la fécondité de ce grain, de ce pain, de ce corps du Christ qui tombe dans notre terre, notre terre personnelle, notre terre ecclésiale. Est-ce que nos yeux voient cela ? Est-ce que nos yeux sont assez ouverts à la lumière de Dieu, sont assez ouverts à la libéralité du don de Dieu pour qu'ils puissent discer­ner ce que beaucoup d'autres ne voient pas, ce que beaucoup d'hommes ne cherchent pas à voir parce que leurs yeux, leur esprit ou leur sens religieux ou chré­tien même s'est épaissi, comme le disait Jésus Lui-même en reprenant la prophétie d'Isaïe ? Est-ce que le regard intérieur de notre foi est capable de reconnaître ce que Jésus disait à ses disciples : "A vous il a été donné de connaître le mystère du Royaume des cieux !" Est-ce que nos yeux sont assez ouverts et assez amoureux du Royaume des Cieux pour en percevoir les moindres signes, comme un ami perçoit les moin­dres signes d'affection de la présence de son ami ou la fiancée de son fiancé ?

C'est un peu à cette attitude que nous renvoie cette parole de Jésus. Nous recevons en abondance la Parole de Dieu, la grâce de sa mort et de sa Résurrec­tion par tous les sacrements que nous fréquentons. Nous recevons, nous vivons dans son Royaume par notre prière, par notre attention à Dieu ? par notre pensée pour Dieu qui accompagne notre quotidien. Mais est-ce que cela est vraiment pour nous un bon­heur des oreilles, un bonheur du cœur ? Est-ce que nous sommes vraiment aptes, disposés à reconnaître ces signes du Royaume de Dieu ? Même si à nos yeux la terre est rocailleuse, même s'il y a plein d'épines, de buissons ou de sécheresse, aux yeux de Dieu il y a toujours une fécondité beaucoup plus grande que celle que peuvent reconnaître nos yeux simplement hu­mains.

Alors soyons persuadés que nos yeux sont faits pour s'ouvrir car il y a "à voir" du Royaume de Dieu, que nos oreilles sont faites pour s'ouvrir car il y a "à entendre" du Royaume de Dieu et pas simple­ment lorsqu'on est à la Messe ou que l'on prêche, mais dans notre vie quotidienne et celle de nos frères parce que là s'incarne la Parole, parce que là grandit la chair du Christ. Et si nous sommes heureux d'écouter la Parole de Dieu, de recevoir le corps du Christ c'est-à-dire de reconnaître la Tête, nous devons aussi être heureux de reconnaître ces mêmes signes dans son corps qui est l'Église car, elle aussi, parce qu'elle est habitée par le Royaume de Dieu, elle est l'Église. Et là encore, par rapport à la vie de l'Église, nous devons avoir une oreille évangélique, un regard évangélique pour ne pas s'arrêter à ce qui est humain et parfois trop humain, mais à ce qui vient de Dieu et qui nous est donné comme des signes du Royaume pour notre bonheur, pour notre joie. Cette joie d'appartenir à l'Église, d'être dans cette terre de l'Église, d'y trouver notre fécondité, d'y porter du fruit et un fruit qui de­meure comme le corps du Christ. Que cette eucharis­tie réjouisse notre regard et nos yeux ! Que cette Pa­role de Dieu réjouisse nos oreilles. Que nous soyons, à cause de Dieu, à cause de son Église, celle que nous sommes avec nos frères, que nous soyons de la fé­condité de cette Parole.

 

 

AMEN