L'ADULTÈRE
Gn 9, 18-27 ; Mt 5, 27-32
(14 juin 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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a Loi de Moïse interdisait l'adultère non pas d'abord comme un péché "contre la chair" mais comme un péché d'injustice parce que, par le mariage, les époux s'appartiennent l'un à l'autre. Et commettre l'adultère c'est voler son propre corps qui appartient désormais à son conjoint pour le donner à quelqu'un d'autre. Au niveau de la Loi donc, la condamnation de l'adultère était une condamnation de ce vol radical qui consiste à briser la mutuelle appartenance qui est celle du mariage pour se donner à une chair étrangère.
Dans l'évangile, Jésus va dépasser radicalement cette façon de voir et Il va étendre l'adultère non plus à ce vol caractérisé qui consiste à se donner à quelqu'un d'autre, mais au simple désir du cœur. Jésus dit : "Celui qui regarde une femme, ou vice-versa, avec désir de lui appartenir a déjà commis l'adultère dans son cœur". Il est évident qu'il n'y a pas eu de vol à ce moment-là et que Jésus transpose la Loi dans un registre beaucoup plus intérieur. Il estime que désirer quelqu'un d'autre que son conjoint c'est déjà d'une certaine manière s'être dérobé à son conjoint parce que c'est cesser de lui donner l'absolu, la totalité de l'unicité de son amour. Par conséquent Jésus nous introduit dans une dimension spirituelle du mariage qui est celle de l'amour. Le péché n'est plus simplement de dérober son corps mais de dérober son cœur. Et tout désir qui est autre que l'amour de son conjoint devient un péché contre l'amour, un péché contre la loi de Dieu puisque c'est la loi de l'amour.
Il y a quelques années, commentant la Genèse et ce discours inaugural de saint Matthieu, le pape Jean-Paul II a soulevé la critique en étendant plus loin les paroles de Jésus. Le Pape disait : "Ce n'est pas seulement de regarder avec désir, avec concupiscence, c'est-à-dire avec un désir de possessivité une femme ou un homme étranger à l'union conjugale qui conduit à cet adultère du cœur, même si on regarde sa propre femme ou son propre mari, on commet déjà l'adultère." Il s'agit d'une nouvelle extension. Il n'est plus question de dérober son corps ou son cœur à celui qui est votre légitime époux mais dans la pensée du pape cela veut dire que regarder son propre conjoint avec concupiscence, c'est le regarder comme un objet de plaisir. Non plus comme un partenaire d'amour, non plus comme quelqu'un qui est le but de notre vie, non plus comme l'objet de notre émerveillement mais le rabaisser à un niveau de simple moyen de satisfaire notre concupiscence. Entendons bien le vocabulaire du pape qui est un vocabulaire de la théologie et non le vocabulaire habituel des journaux. C'est pour cela qu'ils n'ont pas compris la pensée du pape. La concupiscence est un désir de s'accaparer l'autre pour son propre plaisir, pour sa propre satisfaction.
Ce que le pape veut nous dire et qui est très exact et très profond et qui est le développement légitime et cohérent de la pensée de Jésus, c'est que, dès lors que l'on substitue à l'amour tout autre sentiment, la satisfaction de soi, la satisfaction de son plaisir, fusse même une satisfaction de plaisir partagé entre les époux, on n'est plus dans la loi de Dieu parce qu'on n'est plus dans la loi d'amour. L'homme et la femme sont faits non pas seulement pour être des partenaires de jouissance mais pour être des icônes de l'amour de Dieu l'un pour l'autre. C'est Dieu qui donne à l'homme son épouse. C'est Dieu qui donne à l'épouse son mari. Dieu les donne comme d'autres Lui-même car Dieu aime chacun d'entre nous d'un amour infini. Et quand Dieu confie un homme à une femme ou une femme à un homme, Il lui fait un cadeau infiniment précieux à ses yeux de Dieu car cet homme ou cette femme confié à son conjoint c'est quelqu'un que Dieu aime d'amour, que Dieu aime infiniment et que Dieu donne à aimer. Ce quelqu'un qu'Il aime autant est un cadeau merveilleux qui doit être reçu avec émerveillement, avec crainte et tremblement devant une chose aussi extraordinaire.
Aimer quelqu'un ce n'est pas simplement satisfaire son plaisir. Bien sûr cela est légitime, cela fait partie de l'amour. Mais aimer c'est en quelque sorte recevoir une mission car par l'amour nous nous édifions les uns les autres. Aimer quelqu'un c'est le construire, c'est lui donner la vie, c'est l'amener au plein épanouissement de lui-même, c'est être responsable de son éternité. Aimer quelqu'un c'est donc une responsabilité, une mission reçue, une mission joyeuse, une mission merveilleuse, une mission pleine de splendeur bien sûr, mais tout de même une mission et pas seulement une occasion de se faire plaisir à soi-même.
Comprenons à cette profondeur, avec Jésus d'abord, avec Jean-Paul II ensuite, cet enseignement de Dieu sur le mariage. Nous ne pouvons pas déchoir d'une telle mission que Dieu nous a confiée. Elle est trop précieuse, elle est trop merveilleuse. Comme le dit le livre de la Genèse, elle nous introduit au mystère même de l'amour de Dieu : "Faisons l'homme à notre image ! Homme et femme Il les créa" pour que l'amour, la communion de l'homme et de la femme soit une image de la communion trinitaire de Dieu.
AMEN