VA D'ABORD TE RÉCONCILIER

Gn 9, 12-17 ; Mt 5, 20-26

(13 juin 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

uand tu présentes quelque chose à l'autel, si tu te souviens que tu as quelque chose contre ton frère, laisse là ton offrande devant l'autel, va d'abord te réconcilier avec ton frère, puis reviens et alors présente ton offrande !"

Aujourd'hui nous ne réalisons plus tout ce qu'avait de minutieux, de précis et surtout d'impératif, le rituel d'offrande au Temple. Nous n'imaginons pas le scandale causé par quelqu'un qui, arrivant au Tem­ple et apportant son mouton, son bœuf ou autre ani­mal ou produit de la terre à offrir, se souvenant brus­quement qu'il a quelque chose contre son frère, aurait interrompu le sacrifice, alors que le lévite ou le prêtre procédait à l'abattage de l'animal et serait précipitam­ment en quittant le Temple. Cette phrase de Jésus, entendue dans le contexte originel, est une sorte de provocation. C'est comme si quelqu'un au cours d'une cérémonie officielle où il est à la tribune d'honneur, tout d'un coup, se souvenant qu'il a oublié quelque chose, quitte la cérémonie au beau milieu et revient un peu plus tard.

C'est donc que, pour Jésus, à travers un exemple un peu choquant, un peu étonnant, Il voulait dire quelque chose de très important et dont nous ne réalisons plus aujourd'hui toute la vivacité, toute la force. Pour Jésus, la vérité même de l'offrande, la vérité même du geste sacrificiel dépend de la qualité de la relation que j'ai avec mon frère. Et ceci est évi­demment très important car les sacrifices, les gestes religieux sont des signes. Ils disent quelque chose, mais ils ne se justifient pas par eux-mêmes. Même les actes que nous posons, nous, dans le cadre de l'Église ne se justifient pas pour eux-mêmes. Dire cela peut paraître choquant, mais la Messe ne se justifie pas pour elle-même. On ne célèbre pas la messe pour célébrer la messe. Il y a peut-être des gens qui l'ont dit, mais jamais les grands théologiens de la Tradition de l'Église ne l'ont dit. Car lorsqu'on célèbre la messe, le signe eucharistique, le signe de l'offrande, si im­portant qu'il soit, n'a pas d'autre raison d'être que de réaliser la communion des fidèles avec Dieu et, par cette communion, la communion des fidèles entre eux.

Par conséquent, c'est tout aussi vrai du Ju­daïsme et de notre propre existence. Notre offrande, comme geste d'offrande, n'est jamais qu'un signe. Mais ce qui est en cause, c'est la réalité même de la relation que nous avons avec Dieu. Et ce que Jésus précise ici, il est illusoire de croire que notre geste pourrait être vrai et signifier notre communion avec Dieu s'il n'y avait pas, d'abord, la réalité de la com­munion avec nos frères. Et donc, s'il y a un grief, c'est que je ne suis pas en état de poser le geste, le signe de communion. Donc il faut redécouvrir ou remettre en état la relation profonde, à travers le pardon, à travers la miséricorde manifestée, il faut remettre en état la relation profonde de personne à personne avec mon frère, pour que je puisse effectivement poser un signe qui, en tant que moi je le pose, soit vrai. Parce que, à ce moment-là, lorsque je pose ce signe, mon signe dit la vérité, c'est-à-dire il dit ma communion avec Dieu. Mais, comme le dira plus tard saint Jean, "celui qui dit qu'il aime Dieu et qui n'aime pas son frère est un menteur."

Ainsi donc Jésus, à travers cette parole assez frappante et assez exigeante, ne pose pas une condi­tion comme s'il fallait être à peu près au point humai­nement pour poser des sacrifices. "Celui-là ou celle-ci va à la messe et après on voit bien ce qu'il fait". C'est beaucoup plus profond que cela. Le signe même d'of­frir l'offrande ne dit vrai que si la relation de l'offrant avec son frère est déjà une relation vraie.

Tout ceci a beaucoup d'importance pour notre vie. Nous sommes ce qu'on appelle des "pratiquants". Je ne sais pas si ce mot-là veut dire encore grand-chose aujourd'hui, mais contrairement à ce qu'on dit, "pratiquant" n'est pas une catégorie sociologique. Ce mot pratiquant signifie des gens à qui a été faite la grâce de pouvoir signifier vraiment, par les signes des sacrements, l'eucharistie surtout, ce que Dieu leur a donné. Donc la question qui nous est sans cesse posée lorsque nous accomplissons ces signes d'offrande comme Jésus en parle, la question qui se doit se poser à nous, c'est la vérité même des signes. Qu'est-ce que nous signifions ? Qu'est-ce que nous posons comme acte lorsque nous participons à l'eucharistie ? Est-ce que c'est devenu une routine, une sorte d'habitude ? Ou bien, au contraire, est-ce que nous signifions pro­fondément la communion de grâce que Dieu accorde à chacun d'entre nous ? Et le Seigneur nous en donne un critère. Le signe même de la vérité de notre of­frande c'est le fait d'être en communion les uns avec les autres. Essayons de retrouver l'importance déci­sive de notre pratique religieuse, de ces actes signi­fiants que nous posons par la grâce de Dieu. Et que le fait de les poser nous ramène sans cesse à la réalité qu'ils signifient, la communion avec Dieu et la com­munion des frères entre eux.

 

AMEN