LE CHRIST VIENT !

Ap 22, 1-7+16-17+20-21 ; Mt 24, 37-50

(1er décembre 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

es pleurs, des grincements de dents", ces paroles de Jésus nous font toujours un peu frémir de peur et de crainte. Or ce n'est jus­tement pas cela qu'elles doivent engendrer en nous, mais au contraire un tressaillement d'allégresse. Le tressaillement du serviteur qui sait que son maître vient, le tressaillement de celui qui marche dans la nuit et qui sait que "l'Etoile radieuse du Matin" est fidèle au jour, le tressaillement de celui qui attend parce qu'il trouve que son maître tarde encore trop pour l'accueillir ou plus exactement pour être accueilli par Lui.

Elles sont vraies, nous affirme l'apôtre Jean dans l'Apocalypse, elles sont vraies ces paroles : "Le Seigneur viendra, voici son retour est proche !" Nous autres, chrétiens, nous savons que nous avons à vivre dans ce monde la foi de notre baptême, que nous avons à la vivre de façon active, de façon visible, non seulement dans l'expression de la prière liturgique ou personnel mais aussi dans l'expression de la charité. Non seulement de la charité d'ordre purement carita­tive mais dans la charité d'ordre social, celle qui es­saie, autant que faire se peut, de faire en sorte que les relations des hommes soient selon la justice de Dieu.

En définitive ceci ne serait peut-être pas tout à fait le critère fondamental et définitif du chrétien. Le chrétien est moins un homme d'activité, à plus forte raison d'activisme, qu'un homme d'attente c'est-à-dire d'attention. Nous sommes dans ce monde ceux qui attendons, nous sommes dans ce monde ceux qui croyons que le Seigneur viendra. Et ceci non pas dans une perspective lointaine de fin du monde qu'il est toujours consolant de regarder ou de concevoir ou d'imaginer parce que ni vous ni moi n'y serons. Mais il y a aussi cette fin de notre monde personnel, de notre vie terrestre, de notre présence sur la terre, cette fin dont nous ne connaissons pas l'heure, mais nous savons que l'heure viendra de façon certaine, de façon absolue. Et nous savons, en plus, que c'est à l'heure ou nous n'y penserons pas, ce qui est encore plus beau parce que nous aurons la surprise.

Le Seigneur Lui-même nous l'a dit : "Je vien­drai ! Je vous prendrai avec Moi !" parce qu'en Moi il y a une place pour vous. Et c'est cette destinée que le livre de l'Apocalypse nous livre dans son dernier mot, dans le mot de la fin qui n'est pas la fin où tout s'achève de façon brutale dans la disparition, mais qui est le mot de la fin c'est-à-dire de la perfection, de l'achèvement. Et il nous est donné selon ce très beau dialogue entre l'Église et son Seigneur qui est le dia­logue de la fidélité. "L'Esprit, l'Esprit Saint, et l'Epouse, l'Église son Epouse, disent : viens !" Et l'Église et l'Epouse disent à l'homme : "Que l'homme assoiffé approche ! Que l'homme de désir reçoive l'eau de la vie gratuitement !"

Est-ce que dans votre vie spirituelle il vous est arrivé de dire un jour, une fois en vérité : "Viens, Seigneur Jésus !" ? Ou est-ce que cette parole, vous la craignez ? parce que vous savez que ce sera le terme de la vie terrestre. Mais est-ce que votre foi est suffi­samment vigilante, suffisamment amoureuse de Dieu, suffisamment imprégnée de l'Esprit pour pouvoir dire comme Thérèse de l'Enfant Jésus : "Je ne meurs pas, j'entre dans la vie !" Est-ce que notre fidélité au Christ, à la foi de l'Église, au Credo de chaque diman­che, "J'attends le monde à venir", est-ce que cette foi est assez forte, assez fine, assez spirituelle dans le sens travaillée par l'Esprit, pour nous faire tressaillir d'une joie intérieure, d'une joie indicible à la perspec­tive de savoir qu'Il va venir ? Et qu'à la limite peu importe l'évènement terrestre de sa venue, peu im­portent les circonstances de notre mort, puisque, de toute façon, c'est Lui qui viendra. Puisque de toute façon ce sera l'éclatement de notre écorce pour per­mettre à sa venue, déjà arrivée, de se manifester de nous entraîner dans le cortège triomphal de sa Résur­rection comme dit l'apôtre Paul.

Qu'en ces jours de l'Avent nous puissions nous laisser imprégner de ce désir de voir Dieu, de ce désir de la venue du Christ, de ce désir de voir un jour s'accomplir son propre désir, celui qu'Il nous a ex­primé par le don de l'Esprit, cet Esprit qui vient s'in­carner dans le cœur de l'homme pour lui faire dire: "Viens Seigneur Jésus !" Laisse-moi m'abreuver sans fin à la source inépuisable de la vie. Dans ce monde, nous avons à signifier, par notre façon de parler de la mort les uns avec les autres, par notre façon d'appro­cher la mort des autres et aussi la nôtre, nous avons, dans ce monde tracassé par des histoires plus ou moins apocalyptiques au mauvais sens du mot, par toutes les transformations pas toujours heureuses pour l'homme de l'histoire et de ses convulsions, nous avons à apporter un visage de paix, un visage paisible non pas d'inconscience ou de fuite, mais un visage qui signifie d'abord les uns pour les autres car nous en avons besoin. Nul n'est une île, nous avons besoin les uns les autres du témoignage de la paix, de la fidélité par rapport à la venue de Dieu et à notre mort, mais aussi ce témoignage que nous avons à nous rendre dans l'Église pour dire de plus en plus et ensemble "Viens, Seigneur Jésus !" et que ce soit manifesté au monde.

Peut-être avez-vous vu l'émission "La marche du Siècle " ou entendu ce témoignage absolument pas mondain de Tracy Chamoun assassiné avec sa femme et ses enfants au Liban, comment avec des mots très simples, très sobres, sans fausse douleur, et pourtant il y aurait eu de quoi, elle a simplement affirmé que malgré toutes les apocalypses qu'elle a connu dans sa vie, malgré tous les drames qui ont pénétré son cœur et dont certains nous les ignorions, elle est capable de dire au monde : "Le Christ vient ! L'amour est donné, la vie sera plus forte que la mort !"

Dans ce monde, qui donnera à la mort ce vi­sage de paix, de tranquillité et de tressaillement d'al­légresse que nous autres chrétiens aujourd'hui qui savons qu'au cœur même de notre vie et dans le jail­lissement de notre fin, c'est Lui qui viendra.

 

 

AMEN