OSER LE RISQUE

Mt 25, 14-30

(25 novembre 1989)

Homélie du Frère Michel MORIN

D

e cet évangile, on fait souvent un commen­taire moralisant ou moralisateur. On com­mence par une interprétation des talents en fonction des qualités des uns et des autres, des quali­tés humaines. Et au long des homélies ou des articles des revues de spiritualité, on insinue que les chrétiens doivent développer leurs qualités, être sympathiques avec tout le monde, gentils, pacifiques. Et ainsi l'hu­manité en gagnera quelque chose ce qui est absolu­ment vrai, bien sûr. Mais ceci n'est pas propre aux chrétiens. Et à ce niveau-là cet évangile s'adresse à tous les hommes. Or il est clair que Jésus ne parle pas ici des qualités des uns ou des autres qu'il faudrait développer et faire fructifier et que cet évangile est adressé en particulier aux "fils du Royaume", aux fils du Royaume de Dieu. Dans le texte de saint Matthieu, il est placé dans l'ensemble de ces paraboles qui révèlent la caractéristique particulière, 1'identité pro­pre des Fils du Royaume, après la parabole des dix vierges et avant la grande scène du jugement dernier qui précède immédiatement l'accomplissement histo­rique du Royaume dans la Passion, la mort et la Ré­surrection du Christ. Donc il faut faire de cet évangile une interprétation d'abord spirituelle et non pas mo­rale. Ce qui intéresse le Christ ce n'est pas tellement nos qualités ou nos défauts. C'est que nous devenions réellement "fils du Royaume".

Dans cet évangile, il y a le talent qui est donné. Ce talent c'est d'abord la grâce de Dieu. C'est le Christ qui est le talent. C'est le Christ qui est notre trésor. C'est Lui que nous devons faire fructifier en nous. Cela est bien plus important que de faire fructi­fier nos qualités, ce qu'il faut aussi faire. C'est la vie de la grâce en nous à qui il faut faire porter du fruit, "un fruit qui demeure", un fruit que le maître repren­dra et engrangera dans son Royaume, un fruit qui va venir dans la banque de l'Église, de la grâce de l'Église, afin que tout le monde puisse y venir et jouir des intérêts de cette grâce : la communion des saints.

D'ailleurs, c'est assez curieux, mais celui que Jésus dit être "mauvais serviteur" dites-moi, quel mal a-t-il fait ? Est-ce que mettre son argent dans un bas de laine est un mal ? Est-ce que c'est un péché ? Non ! Autrement beaucoup l'auraient commis et peut-être le commettent encore. Le mal dont il s'agit ici, ce n'est pas le mal objectif. Ce serviteur n'a pas fait objecti­vement de mal. Il n'est répréhensible de rien, car ce n'est pas un mal de garder son argent et de ne pas le faire fructifier, de ne pas le faire entrer dans tout le service, dans le circuit d'exploitation capitaliste qui est une bonne chose en soi puisque c'est la vie de beaucoup de gens.

Le serviteur n'est pas mauvais parce qu'il a mis l'argent dans le trou. Il est mauvais parce qu'il n'a pas fait le bien qu'il devait accomplir à cause de la grâce de Dieu qui lui était donnée. Le serviteur mau­vais c'est celui qui est infidèle, quotidiennement, à la grâce du Royaume qui lui est donnée. Celui qui est mauvais n'est pas ici celui qui "fait le mal moral", mais celui qui ne fait pas fructifier le bien spirituel de la grâce du Royaume.

Alors je crois que nous, nous pouvons à la fois, être traités de "bon et fidèle serviteur" parce que c'est vrai que nous essayons, autant que faire se peut, de profiter d'abord nous-mêmes de la grâce du Royaume, mais il faut aussi en faire profiter les au­tres. C'est-à-dire vivre suffisamment, avec profon­deur, conviction, "à notre usage personnel" mais à l'usage collectif de la communion de l'Église, la grâce du Christ. Autrement nous serons un "mauvais servi­teur" parce que nous mettons dans notre terre, nous enfouissons dans notre terre ce que nous avons reçu, mais cela ne porte pas de fruit, alors que le Christ attend de nous que ce que nous avons reçu porte du fruit pour les autres. Car le maître ramassera ce que nous aurons gagné par le développement, l'exploita­tion, la promotion de notre vie spirituelle en nous, mais cela sera reversé au trésor de l'Église, au trésor des autres et servira au salut des autres.

Que cet évangile, d'abord nous parle de façon juste. Passez, s'il vous plaît, de l'interprétation des qualités morales ou humaines, qui n'est pas fausse mais qui est insuffisante, a l'explication et à la com­préhension spirituelle. Le talent c'est le Royaume de Dieu qui nous est donné. Est-ce que vous n'enfouissez dans votre personnelle, avec un sentiment de peur, de crainte du maître ou des autres avec qui il faut parta­ger ? Ou est-ce que vraiment, vous qui venez si sou­vent recevoir ce talent, ce talent fructifie en vous, dans vos relations avec les autres, dans votre vie fa­miliale, professionnelle, communautaire comme un bien qui rejoint et enrichit le trésor de l'Église ? De cela dépendra le jugement qui sera porté pour nous par la Parole, à la fin des temps.

AMEN