L'HUILE DE LA LAMPE

1 Co 10, 17-11,2 ; Mt 25, 1-13

(22 novembre 1989)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

I

l y a une apparente contradiction entre le récit de cette parabole et sa conclusion. La conclusion c'est : "Veillez ! car vous ne savez ni le jour ni l'heure !" Or, dans la parabole, toutes les vierges se sont endormies, dans l'attente de l'Époux. Et les sages comme les sottes dormaient. Par conséquent le conseil de veiller ne s'applique pas de façon immédiate à ce conte que Jésus nous narre. Parmi ces vierges qui se sont endormies parce que l'Époux tardait à venir, cer­taines pourtant se sont trouvées prêtes au moment de sa venue, car elles avaient pris de l'huile pour ali­menter leur lampe, tandis que d'autres n'avaient pas pris cette huile.

Qu'est-ce donc que cette huile qui permet, bien qu'on ne veille pas de façon constante, de se trouver quand même prêt à la venue du Seigneur ? C'est sans doute qu'il y a en nous, plus loin que les apparences parfois somnolentes en tout cas imparfai­tes il y a en nous quelque chose en profondeur qui attend le Christ.

On pourrait citer la parole du Cantique : "Je dors, mais mon cœur veille !" Il y a donc dans notre cœur une veille, une attention, une présence au Christ, secrète, plus cachée et plus profonde que notre cons­cience claire et qui fait que, même si apparemment nous ne sommes pas constamment attentifs au Sei­gneur, à sa venue, une part intérieure, intime de nous-mêmes est quand même tournée vers le Seigneur.

C'est la différence entre l'attention explicite et puis cette attention habituelle, cette attention de fond qu'Il y a en nous et qui ne se manifeste pas toujours par des actes précis, concrets et qui pourtant est là presque inconsciemment présente. C'est un petit peu la même chose pour la prière. Il y a la prière explicite, formelle, quand nous sommes à genoux devant le Saint Sacrement, ou quand nous disons notre chapelet ou quand nous faisons oraison, ou quand nous médi­tons la Parole de Dieu. Et puis il y a une prière plus diffuse, plus générique, qui ne se traduit pas par tel ou tel acte, mais qui pourtant est comme une toile de fond de notre vie. Et quand Jésus nous dit que "il faut prier sans cesse", Il ne pense pas que nous devons être constamment à genoux et interrompre toute acti­vité autre pour ne nous consacrer qu'à la seule prière. Jésus sait bien que nous devons agir et accomplir toutes sortes de choses dont certaines sont indispen­sables, nécessaires à notre vie ou à notre participation à la vie des hommes. Pourtant ces activités, qui non seulement mobilisent notre énergie physique mais aussi notre attention intellectuelle, ces activités ne devraient pas interrompre notre prière de fond.

Il y a donc une présence au Christ, une veille, une attention, une prière, appelez cela comme vous voudrez, qui demeure même quand nous faisons autre chose, même quand nous sommes livrés à toutes sor­tes de soucis, d'occupations, de préoccupations. Et cette prière, cette attention, cette veille, cette attente du Christ est peut-être plus générale, plus implicite, mais finalement elle est plus fondamentale. Elle est en quelque sorte plus viscérale. Elle fait partie, finale­ment, de notre respiration même.

Ce n'est pas pour rien que nos frères d'Orient, quand ils pratiquent la prière de Jésus greffent cette prière sur le mouvement même de la respiration, de telle sorte que, en inspirant on dit une certaine for­mule de prière et en expirant on continue les paroles de cette prière. Et petit à petit, le simple fait de respi­rer devient synonyme des paroles de la prière, même si on ne les prononce plus. Finalement la fonction vitale respiratoire devient rythme de prière, même si on fait en même temps autre chose. Il y a là une intui­tion très profonde, cette intuition que la prière n'est pas seulement le moment explicite où l'on se consacre à "parler avec Dieu" en omettant tout autre activité, mais devient cette toile de fond, finalement liée a notre être le plus profond lui-même qui envahit non seulement notre conscience mais aussi notre incons­cient, non seulement nos activités intellectuelles mais aussi nos activités physiologiques, de telle sorte que tout notre être devient prière et présence à Dieu. Je crois qu'il y a quelque chose de très important et de très profond à découvrir. La prière n'est pas seulement une activité parmi d'autres, mais finalement peut de­venir le noyau de toute activité quelle qu'elle soit. C'est cela que nous devons rechercher comme ces vierges qui veillaient tout en s'assoupissant, parce qu'il y avait en elles cette huile prête à brûler dans leur lampe, cette huile qui était au fond, la vie même de Dieu présent dans leur cœur. Car qu'est-ce que la prière sinon le fait que Dieu est là? Nous prenons toujours la prière comme une activité qui nous est propre et par laquelle nous nous tournons vers Dieu, nous parlons à Dieu ou nous prenons conscience de la présence de Dieu, ou nous rentrons en nous-mêmes pour "nous mettre en présence de Dieu". Mais plus fondamentalement, la prière est quelque chose qui existe ontologiquement en nous parce que "Dieu est là". Que nous y pensions ou que nous n'y pensions pas, Dieu est quand même là, Il est là présent, rem­plissant notre cœur, remplissant notre être, remplis­sant notre corps. Et prier sans cesse c'est petit à petit laisser cette "présence réelle" de Dieu en nous impré­gner ce que nous sommes, se faire chair de notre chair et racine de notre pensée, substrat de notre vie de tout instant. Ce n'est pas de l'imagination que de nous dire : "Dieu est là", ce n'est pas nous imposer une idée artificielle, c'est simplement reconnaître quelque chose qui est fondamentalement vrai.

Et donc, même si nous ne prions pas explici­tement, en fait, Dieu nous remplit de sa présence, et d'une certaine manière, "prie en nous". C'est pourquoi Saint Paul pouvait dire que lorsque nous ne savons pas prier, l'Esprit Saint prie en nous, dans notre cœur, à notre place. Finalement, ce qu'il faudrait, c'est que nous prêtions un peu d'attention à cette prière murmu­rante de Dieu en nous, de Dieu s'adressant à Lui-même, de Dieu se parlant à travers notre cœur.

Alors, essayons d'entrer à l'intérieur de nous-mêmes, pour y découvrir cette présence cachée, mys­térieuse mais bien réelle, qui est le noyau essentiel et le substrat vrai de notre prière, au-delà des exercices de prière, au-delà des activités multiples, de toutes les formes que peut prendre notre prière. Cette réalité est la base essentielle sur laquelle tout le reste doit pren­dre pied et s'enraciner.

 

 

AMEN