PORTÉE DES PARABOLES

Jb 16, 11-22 ; Mt 13, 31-35

(30 août 1989)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

uel rapport entre une petite histoire d'un grain tombé dans la terre qui pousse pour devenir un arbre et le mystère fondamental de l'univers caché depuis la fondation du monde, c'est-à-dire dans le cœur de Dieu ?

Pourtant, et je pense que c'est cela le sens même de cette citation, il n'y a pas d'autre moyen de nous révéler les éléments les plus fondamentaux de notre foi et de notre existence que les paraboles. D'une certaine manière, tout est parabole du Royaume. Tout est manifestation, révélation des se­crets du Royaume, à commencer par le Christ Lui-même. Son humanité, comparable à ce grain de sé­nevé, est effectivement une humanité comme la nôtre, mais qui a été jetée dans la terre du tombeau, qui a grandi, qui a trouvé la vie à travers même sa mort, et qui est devenu ce grand arbre, l'arbre du Royaume, le monde du Royaume nouveau, dans lequel les oiseaux, c'est-à-dire nous-mêmes et tous les hommes, sont invités à trouver refuge, dans ses branches. Le Christ est aussi cette mesure de levain qui fait lever toute la pâte, de telle sorte que le pain eucharistique ne reste pas simplement le pain que nous mangeons mais qu'il soit, en nous, comme un levain qui fait lever toute la pâte de l'Église au cœur même du monde.

Bref, on ne peut pas parler plus justement des grands aspects du mystère chrétien qu'en les évoquant à travers des signes, des images, des paraboles. Et c'est sans doute un des grands malheurs de notre monde moderne et de ce qu'on y appelle "culture" que de ne plus savoir parler selon la vérité des paraboles. Nous sommes devenus, la plupart du temps, un monde sec, un monde rationnel qui ne sait plus dire, par exemple la beauté de Dieu à travers l'arc d'une voûte ou la frise d'un tympan roman. On ne mesurera jamais la pauvreté culturelle que représente notre époque de béton, parce que, précisément, nous avons perdu ce sens tout simple de la parabole. Nous ne savons plus dire avec des mots, nous avons un lan­gage sec, un langage brisé, un langage qui ne veut plus rien dire à force de rechercher lui-même son es­sence et sa signification.

Et c'est peut-être la seule raison pour laquelle, aujourd'hui encore, il faut que non seulement nos paroles, non seulement notre catéchèse, non seule­ment notre effort d'évangélisation, mais tout nous-mêmes et l'Église elle-même, redécouvre son être profond de parabole, par-delà certains types de dis­cours qui deviennent vides et sans intérêt, des dis­cours de ce que l'on appelle précisément de l'idéolo­gie, c'est-à-dire un discours sur des idées, mais cela n'a jamais fait avancer d'un pouce le Royaume, tout ce fatras.

Par contre, si nous retrouvions à l'intérieur de nos communautés chrétiennes, à l'intérieur de cette réalité de charité qui doit nous attacher les uns aux autres, à l'intérieur de cette manière de nous annoncer les uns aux autres l'évangile, si nous retrouvions la sève des paraboles, alors nous retrouverions peut-être le sens véritable du Royaume. A force d'avoir cru, de s'être imaginé faussement que le Royaume ne pouvait s'obtenir que par le refus du sensible, que par le refus de l'image, que par une sorte d'abstraction complète­ment échevelée ou écervelée, nous sommes devenus nous-mêmes des êtres secs, et l'on sait ce qui peut arriver des forêts sèches quand le feu s'y déchaîne, et Dieu sait que le feu des passions ne se déchaîne pas simplement sur la Sainte Victoire.

Quand nous sommes arrivés à ce point de sé­cheresse, c'est peut-être là qu'il nous faut retrouver ce sens véritable de la parabole à travers les gestes les plus humbles, à travers une charité qui soit véritable­ment une parabole de l'amour du prochain, non pas l'application d'un principe philanthropique qui serait "Aimez-vous les uns les autres !" mais la rencontre réelle du mystère du prochain, dans le cœur et la pré­sence de l'autre.

Voilà pourquoi, seules les paraboles peuvent nous révéler vraiment les mystères du Royaume "ca­chés dès avant la fondation du monde", car en tout cela il s'agit encore de savoir si, aujourd'hui, le visage de Dieu est un visage concret, un visage de beauté, un visage de vérité avec tout le poids de réalité que cela implique, ou si Dieu sera simplement un rouage pour faire tenir un système ou une idéologie.

Au moment même où nous allons recevoir la parabole des paraboles qui est le pain jeté dans notre propre chair et dans notre propre corps pour devenir ferment, levain du monde nouveau, du Royaume nou­veau, essayons de retrouver cette force des origines, cette force de ce qui est caché dans le secret de Dieu. Quand on travaille pour Lui, on accepte de trouver sa joie à travailler pour Lui, mais on ne gagne pas pour soi. C'est pour cela qu'il faut de la générosité, de la patience et de savoir tout faire en se disant toujours : Comment Dieu voudra-t-Il que je lui présente la moisson ? C'est cela le regard des serviteurs de Dieu, des évêques et des prêtres vis-à-vis de leur commu­nauté. Ce n'est pas de dire : Comment je vais faire pour que ma communauté soit la plus jolie possible ? Mais c'est plus profondément de dire : Comment pourrais-je faire pour que cette belle moisson, même s'il y a de temps en temps des mauvaises herbes là-dedans, pour que cette belle moisson que Dieu m'a confiée, grandisse, embellisse, pour que jour où Lui, le Seigneur viendra avec ses anges pour moissonner, Il trouve quelque chose qui lui soit agréable ? Recher­cher non pas ce qui nous est agréable mais ce que nous pressentons comme agréable au cœur de Dieu.

Voilà comment on peut servir ses frères, voilà comment on peut servir les hommes, tous sans dis­tinction, voilà comment on peut vraiment servir Dieu. Cela suppose, et c'est Jésus qui nous en a donné l'exemple, que de temps en temps, il y ait de notre part un certain renoncement. Cela suppose qu'il arrive parfois des choses qui ne nous plaisent pas, mais ça on n'y peut rien. On n'y peut rien car ce qui compte dans tout cela c'est de croire que, vraiment, quels que soient les malheurs, quels que soient les obstacles, quelles que soient les difficultés, quel que soit le mal auquel on a à faire face, Dieu est toujours là, comme Celui qui fait pousser, qui fait grandir et qui veut en­granger, pour Lui, dans son Royaume et dans sa vie éternelle, une belle moisson à laquelle Il nous appelle, pour la faire grandir et la moissonner.

 

 

AMEN