L'IVRAIE

Jb 14, 13-20 ; Mt 13, 24-30

(23 août 1989)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

ette parabole de Jésus se situe dans un dis­cours fait aux disciples et dont l'objet princi­pal est de leur faire découvrir dans la foi ce mystère permanent mais très invisible de la croissance du Royaume de Dieu dans le monde, dans le temps d'aujourd'hui, dans la chair de l'homme, dans ses si­tuations. Il ne faut donc pas aborder cette parabole dans une vision trop morale qui serait fausse parce que dualiste, comme s'il y avait le mal d'un côté et le bien de l'autre et surtout comme si c'était à nous de faire la distinction ultime et de faire le choix.

D'ailleurs le propriétaire de ce champ met bien en garde ses serviteurs par trop zélés. "Veux-tu que nous allions ramasser l'ivraie ?" La proposition est généreuse, mais elle est quelque peu fausse de la part de ces serviteurs. C'est pourquoi le maître leur dit de façon impérative : Non, il n'est pas question que vous vous mêliez de savoir ce qui est bien ou mal, à plus forte raison que, de votre propre initiative, vous alliez arracher ce qui est mal. Or il me semble que ces serviteurs sont aussi capables que le maître de la moisson, de reconnaître ce qui est l'ivraie, surtout comme il est dit dans l'évangile quand le blé est non seulement monté en herbe mais en épis.

Qu'est-ce que le Christ veut dire à ses disci­ples et nous dire à nous ? Parmi beaucoup d'explica­tions de cette parabole qui est fort complexe, une des choses à bien retenir c'est que nous ne sommes pas, et en aucun cas, les maîtres et les juges de la moisson. Nous voudrions bien que Dieu fasse comme nous. Nous voudrions bien enlever tout le mal du monde et nous voudrions surtout que le Christ le fasse tout de suite. Cela serait clair et net, il n'y aurait aucun pro­blème, il n'y aurait que du bon grain. Ceci est une vision idéaliste ceci ne tient pas compte du temps du Royaume. Ceci est une vision idéaliste bonne en elle-même parce que l'homme doit vouloir le bien parfait et doit vouloir que toute chose soit bonne pour tout le monde. Mais elle est idéaliste parce que ce n'est pas encore ce temps de la plénitude de la bonté, de la plé­nitude de la moisson qui est arrivé. Et dans notre vie chrétienne, il y a cette difficulté d'accepter, avec ré­alisme, le mystère de la présence du mal mélangé, mêlé de façon parfois extrêmement profonde, inextri­cable, entre le mal et le bien. Or le Christ nous dit : Ce n'est pas à vous d'en juger. Cherchez le bien, soyez des serviteurs fidèles, mais ne vous mêlez pas de ce qui est du rôle essentiel du maître, c'est-à-dire Moi-même, "A la fin, Je dirai aux moissonneurs", mais c'est moi qui dirai aux moissonneurs.

Je pense que cette attitude zélée, généreuse de vouloir éliminer ce qui est le mal dans le champ du voisin, est une attitude trop rapide, pas assez réfléchie et pas assez respectueuse de ce que le Christ doit faire Lui-même, à savoir qu'Il est seul juge du bien et du mal. Ceci nous amène à un regard extrêmement posi­tif, extrêmement optimiste, sur ce que nous voyons. C'est vrai que parfois nous constatons plus le mal que le bien, non pas forcément parce qu'il y en a plus mais parce que notre regard est plus infecté par le mal que par le bien, parce que notre œil est plus ténébreux que lumineux. Mais ceci ne doit pas empêche, bien au contraire, une attitude spirituelle du cœur profondé­ment optimiste.

Lorsque nous entendons cette parole : "Je di­rai aux moissonneurs :"Ramassez l'ivraie et le blé sera dans mon grenier !" cela veut nous dire que, de toute façon, quoi que nous puissions faire ou ne pas faire, le Christ sera victorieux de toutes sortes d'ivraies, et que la croissance du Royaume est profon­dément incarnée, profondément efficace à l'intérieur même d'un champ où nous, nous constatons qu'il y a aussi beaucoup d'ivraie. Ceci est important dans ce temps où nous sommes peut-être plus qu'à d'autres époques sensibles à d'innombrables formes du mal, surtout du mal qui nous touche ou touche des person­nes. Mais il faut bien comprendre que toute cette force de mal, toute cette ivraie ne doit jamais briser en nous, amoindrir ou diminuer cette conviction pro­fonde que le blé est majoritaire, que le blé monte, que le blé sera moissonné et que tout ce qu'il y a de bien dans le cœur de l'homme, profondément mélangé avec le mal cependant bien distinct à l'œil de Dieu, tout cela sera victorieux Alors, deux attitudes : ne pas juger, ne pas être trop zélé et vouloir faire nous-même ce qui revient au Christ, maître du monde, juge, et garder profondément au cœur cet optimisme de la croissance du Royaume de Dieu dans le champ du monde et de notre cœur, malgré l'ivraie que nous voyons pousser et repousser sans cesse.

 

 

AMEN