DEUX CONCEPTIONS DE LA RELIGION
Jb 12, 13-25 ; Mt 12, 1-8
(14 août 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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eux conceptions de la religion s'affrontent dans ce passage d'évangile. Il y a ceux qui observent rigoureusement un certain nombre de préceptes, il ne faut pas le jour du sabbat faire le moindre travail et pour être sûr de ne pas travailler on arrivait à ne pas se déplacer, à ne pas cueillir de plantes, moins encore à les préparer ne serait-ce qu'en froissant les épis de blé dans la main. Il y a là une conception scrupuleuse de la Loi qui jaillit d'une bonne volonté. Ce scrupule n'apporte aucun intérêt. Ce n'est pas pour soi que l'on a ce scrupule, c'est par un excès de délicatesse à l'égard de la Loi. Ce qui est caractéristique en ce cas-là c'est que la religion se résume en l'observance de préceptes avec une méticulosité qui devient une sorte d'idéal religieux. Plus on sera précis, plus on sera attentif au moindre détail de la Loi, plus on sera en règle, mieux on sera en présence de Dieu.
Il y a une autre conception, celle que défend Jésus. C'est de subordonner ce qui est secondaire à ce qui est essentiel et comprendre que l'essentiel c'est le bonheur de l'homme et que la Loi n'est qu'une manière d'aimer l'homme à devenir heureux en lui évitant une certain nombre d'erreurs, de fautes qui, sous des apparences parfois séduisantes, peuvent lui faire un tort profond au plan spirituel. La loi est alors entièrement subordonnée à l'homme ou plus exactement au bonheur de l'homme, au vrai bonheur de l'homme. Et si l'homme a faim, il doit manger, et s'il doit manger, la loi ne peut pas l'empêcher de faire ce qui est nécessaire pour calmer sa faim.
Plus profondément, au lieu de voir le rapport de l'homme à Dieu comme un rapport de préceptes à accomplir, de lois à observer, il s'agit d'un rapport de miséricorde. Et Jésus cite le prophète Osée : "C'est la miséricorde que je veux et non le sacrifice !" le sacrifice entendez par là l'observance d'un certain nombre de rites, de rituels sacrificiels ou plus généralement une conception de la religion dans laquelle on doit s'offrir en sacrifice c'est-à-dire accepter un certain nombre de privations qui auraient valeur en soi. Mais Jésus précise que ce ne sont ni les sacrifices, ni l'ascèse, ni l'observance liturgique, ni les observances légales, ni la pénitence qui font la grandeur de l'homme mais la miséricorde. La miséricorde qui est d'abord celle de Dieu et ensuite celle que nous avons les uns pour les autres. Voilà ce que Dieu veut. Et c'est en fonction de cette miséricorde, en fonction de cette bonté de Dieu à notre égard, de cette volonté de bonheur de Dieu à notre égard, de la volonté de bonheur que nous devons avoir les uns à l'égard des autres, c'est en fonction de cela que tout doit être jugé, y compris les préceptes de la Loi. On vous a appris au catéchisme que, si le dimanche en allant à la messe vous rencontrez quelqu'un qui se trouve mal et vous lui portez secours, vous êtes par le fait même dispensé d'assister à la messe car il est plus important d'assister celui qui en a besoin que d'accomplir le précepte dominical. Et ainsi de suite. Toute la vie est faite ainsi. Et quelquefois nous nous imaginons que nous ne pouvons nous sauver qu'à coups de préceptes accomplis et non en remplissant notre cœur de miséricorde.
D'où vient cette erreur que les pharisiens avaient introduite dans leur rapport avec Dieu ? Dans le livre de Job, on disait, à juste titre d'ailleurs, que "Dieu n'a pas de comptes à rendre", que Dieu est plus sage que les sages, plus puissant que les puissants et que nous ne pouvons pas prétendre nous mettre au travers de son chemin. Mais à partir de cette idée on en vient à une sorte d'arbitraire de Dieu. Il agirait selon son bon plaisir et nous n'aurions qu'à nous soumettre, qu'à accomplir les lois sans chercher à savoir pourquoi. A ce moment-là, l'obéissance devient un absolu. Et ceci est une déformation de la conception de Dieu. Dieu n'est pas un tyran arbitraire qui ferait n'importe quoi. Il nous dépasse de toute part, mais c'est par l'infini de son être. Et Jésus nous révèle que cet infini de Dieu n'est pas un infini capricieux, mais c'est un infini d'amour. C'est parce que son amour est sans limite que Dieu nous dépasse. Il ne nous impose pas n'importe quel fardeau n'importe quel précepte à observer sans que cela n'ait un sens. Au contraire. Si les paroles de Dieu dépassent notre compréhension c'est parce que son amour va beaucoup plus loin que nous ne pouvons l'imaginer.
A partir de cet absolu de Dieu il y a une erreur d'en faire un absolu arbitraire qui donne à la Loi une sorte d'absolu sans limites et sans explication. Dieu s'est donné la peine, en Jésus-Christ, de venir nous expliquer ce qu'est sa toute-puissance, ce qu'est sa plénitude, sa force, c'est celle de son amour. Nous comprenons alors que si nous voulons nous approcher de Dieu il faut laisser notre cœur s'élargir aux dimensions de l'amour de Dieu et non pas nous transformer en esclaves. Ne cultivons pas cette religion de l'absurde, de l'obéissance sans explications. Mettons notre cœur en harmonie avec le cœur de Dieu et découvrons le véritable infini de son amour et la toute-puissance de sa tendresse.
AMEN