MORALE OU PERFECTION
Jb 5, 8-16 ; Mt 5, 33-48
(13 juillet 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN
|
P |
eut-être trouvez-vous un peu rébarbatif de toujours entendre cette espèce de consigne morale. Aujourd'hui, pas plus qu'hier, la morale ne plaît guère aux hommes. Et nous n'aimons pas entendre un certain nombre de préceptes fondamentaux. Hélas c'est toujours ce que nous retenons d'abord, alors que ces préceptes de morale ne sont vraiment pas le plus important. Jésus Lui-même nous le dit car la phrase la plus importante de ce texte, la clé de la compréhension de cet évangile c'est : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait.
Ceci m'amène à une réflexion sur les prises de position, dans l'ordre moral, ne cesse de faire, parfois un peu trop, dit-on, en tout cas à temps et à contre-temps, et les chrétiens les premiers se demandent bien ce que vient faire ce qu'on appelle le Magistère, qui en principe ne connaît rien de notre situation, pour se mêler de notre vie privée ou de notre situation conjugale, de nos problèmes, etc... Que vient faire l'Église pour rappeler aux hommes politiques un certain nombre de données fondamentales qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler "les droits de l'homme". Mais ce n'est pas toujours de cela que parle l'Église, quoi que le discours laisse paraître.
Les raisons premières et uniques des prises de position ou des rappels du magistère de l'Église en matière de morale sont essentiellement d'ordre théologique, d'ordre spirituel, c'est-à-dire d'ordre mystique. La seule source de la réflexion, de l'engagement et du rappel que le magistère peut donner en matière de morale est la perfection de Dieu. Au fond, toute la morale de l'Église, et heureusement, est contenue dans cette parole de Jésus : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait !" Il s'agit donc non pas d'une perfection morale ou légale, d'être en accord peut-être de façon un peu matérielle, satisfaisante pour notre esprit, avec les préceptes de la loi. Il s'agit d'être parfait "comme le Père céleste est parfait". Or qu'est-ce que cela sinon une expérience mystique ? si ce n'est une expérience spirituelle ? Or c'est parce que cette expérience de la perfection de Dieu nous manque que nous ne comprenons pas le pourquoi, les raisons, les tenants et les aboutissants de nos principes de vie moraux. Je crois que c'est assez simple mais c'est essentiel.
L'Église, je regrette de vous le dire, n'est pas la garante de l'ordre moral. Elle n'est pas chargée de maintenir ce qu'on appelle "la morale" même bourgeoise, pas plus que la morale prolétaire ou autre. Ce sont là des analyses qui tiennent davantage de la psychosociologie ou de l'histoire que de la théologie. L'Église est garante d'un mystère de vérité qui est la perfection de Dieu, livrée aux hommes dans la chair et le sang du Christ et qui nous a été donnée dans sa pâque, pour nous renouveler parfaitement, mais dans une perfection qui soit d'abord celle de Dieu, pas la nôtre. Cette perfection de Dieu n'est pas une abstraction, une espèce de nirvana catholique dans lequel tout le monde se retrouverait. Non, cette perfection doit justement s'incarner dans nos pensées, dans nos désirs, dans nos gestes, dans nos situations. Et c'est là, simplement là et uniquement là qu'intervient l'Église, en matière de loi morale. Mais toujours avec comme origine et comme fin la sainteté de Dieu. Nous sommes situés dans ce mouvement, venant de Dieu, allant vers Dieu. Mais, parce que marqués par le péché et une sorte d'autodestruction dans laquelle parfois d'ailleurs nous nous plaisons assez, il faut que le Christ, et l'Église à sa suite, nous rappelle incessamment, non pas les règles qui nous limitent ou qui viennent briser notre spontanéité ou notre désir, mais qui viennent nous rappeler quel est notre but, où nous marchons. Nous marchons vers la sainteté de Dieu. L'énergie de notre marche, c'est la sainteté de Dieu.
Une fois que nous avons non seulement compris cela avec notre tête, ce n'est pas trop difficile, mais une fois que nous avons essayé de l'incarner chaque jour dans notre vie, quelles que soient nos situations, les raisons pour lesquelles l'Église intervient si souvent, je vous l'accorde parfois un peu intempestivement, à ce moment-là nous comprenons pourquoi. C'est simplement le rappel, non pas de préceptes à accomplir pour garantir je ne sais quelle morale de société propre a une culture, à un temps ou à une philosophie, mais pour garantir, en nous, la réalisation du dépôt qu'elle a reçu : nous annoncer en vérité la perfection de Dieu. Cela manque beaucoup à notre expérience de chrétiens aujourd'hui, et cela nous met mal à l'aise, justement avec un certain nombre de rappels que nous prenons trop au plan psychoaffectif, culturel, historique ou autre. L'Église semble nous parler d'autre chose que de ce qui nous concerne. Mais avant d'être concernés par nos situations et les difficultés de notre vie, qui sont provisoires, avouons-le, nous sommes concernés par la sainteté de Dieu, par la perfection de Dieu. Et c'est cela que l'Église veut nous rappeler puisque c'est cela essentiellement son rôle.
C'est pour cela que, dans le monde d'aujourd'hui, notre témoignage n'est pas d'abord une parfaite vie morale. Il est d'abord le signe visible de la perfection de Dieu qui s'achève lentement, difficilement, douloureusement, mais c'est la logique de la Pâque de Jésus, dans la vie d'un homme, dans ses situations familiales, conjugales ou professionnelles.
En cette eucharistie, demandons que nous soyons justement plus ouverts à cette présence de la perfection de Dieu en nous, présence qui, elle, est principe de vie morale, parce que le Christ, parfaitement homme et parfaitement Dieu, attire tout à Lui et tout ce que nous vivons, tout ce que nous sommes, tout ce que nous espérons et même nos faiblesses et nos péchés pour les pardonner, nous réintégrer ainsi à cette mouvance de perfection.
AMEN