PARDONNER
Tt 3, 1-7 ; Mt 18, 21-35
(18 août 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette parabole du débiteur insolvable aborde un problème difficile, celui du pardon, du pardon des offenses. En principe cela devrait aller de soi, en fait c'est une des choses les plus difficiles à vivre dans notre morale chrétienne. Pardonner les offenses qui nous sont faites, non pas des babioles mais certaines offenses qui nous ont profondément brisés, qui ont cassé quelque chose en nous, pire encore des offenses qui ont brisé quelqu'un que nous aimons, qui lui ont fait un tort parfois irréparable, pardonner n'est pas très facile et beaucoup de chrétiens achoppent sur ce point, n'arrivant pas en vérité à pardonner dans le fond de leur cœur. Il est vrai que pardonner ne veut pas dire oublier. Pour pardonner, il n'est pas nécessaire d'être amnésique et de ne plus savoir ce qui s'est passé. Pardonner ce n'est pas non plus faire un chèque en blanc à ceux qui nous ont fait du tort pour qu'ils puissent recommencer. Tout en pardonnant, on a le droit d'être sur ses gardes, de faire attention, de se protéger et de protéger ceux que l'on aime. Pardonner c'est ne pas avoir dans le cœur cette sorte de rancœur, cette sorte d'agressivité, cette incapacité d'aimer. On peut aimer les gens qui ont des défauts, qui présentent certaines lacunes ou certains dangers pour nous tout en se méfiant de telle ou telle possibilité. C'est cela le problème : arriver à ne pas garder dans son cœur la haine ou à tout le moins la répulsion, ou en tout cas le rejet, le désir de ne plus connaître, d'être indifférent, d'établir une distance. Cette parabole nous montre que le serviteur aurait dû pardonner à son frère parce que Dieu lui avait pardonné. Le motif profond qui doit nous permettre de pardonner, c'est que nous vivons nous-mêmes dans le pardon. Nous sommes nous-mêmes pécheurs, nous avons, d'innombrables fois, agressé nos frères, ou en tout cas nous les avons délaissés, nous nous sommes tenus à l'écart, nous les avons laissés dans leur malheur, nous avons été indifférents à l'égard de Dieu, nous n'avons pas écouté son amour. Cependant Dieu nous a pardonné. L'amour de Dieu pour nous est si fort, si profond que, malgré nos refus d'amour, malgré notre peu d'attention à cet amour, Dieu ne cesse pas de nous aimer. Il continue à nous aimer parce qu'Il est la source de l'amour, parce qu'en Lui l'amour est comme un jaillissement intarissable. Dieu ne nous aime pas parce que nous avons répondu à son amour, parce que nous avons agi conformément à sa volonté, Dieu nous aime parce qu'Il nous aime, gratuitement. Son amour est premier. C'est pourquoi cet amour qui est un jaillissement fondamental est créateur de pardon entre Dieu et nous, et il doit aussi devenir créateur de pardon dans notre propre cœur. Il faut que nous nous laissions aimer par Dieu, que nous acceptions cet amour de Dieu pour nous assez profondément pour qu'il transforme finalement notre propre cœur et qu'il nous rende capables, à notre tour, de rayonner cet amour qui pardonne.
C'est pourquoi, quand nous avons du mal à pardonner, le remède, la marche à suivre, ce n'est pas d'essayer de nous forcer en nous butant sur le problème, de vouloir pardonner coûte que coûte, ce n'est pas de créer en nous des sentiments artificiels de pardon qui ne correspondraient pas à ce qui est réellement dans notre cœur, cela ne sert à rien. Se mentir à soi-même et mentir aux autres, ne sert à rien. Il ne sert à rien de faire comme si ou de dire "je pardonne", à partir de nos propres forces. Le seul moyen de nous en sortir, c'est de nous plonger toujours davantage dans l'amour de Dieu, c'est d'essayer de prendre de plus en plus conscience, de nous immerger de plus en plus profondément dans cet amour de Dieu qui nous pardonne et dont nous sommes l'objet. De sorte que, petit à petit, cette ambiance d'amour dans laquelle Dieu veut nous plonger, nous baigner, puisse réellement transformer notre cœur, puisse l'atteindre dans son tréfonds et le rendre capable de ce dont il n'était pas capable précédemment. Essayer de comprendre à quel point nous avons nous-mêmes été aimés, à quel point nous avons été nous-mêmes pardonnés pour devenir à notre tour capables de pardon.
C'est ce que Paul disait à Tite : "Nous étions nous aussi, insensés, rebelles, égarés, vivant dans le plaisir et le péché, nous haïssant les uns les autres. Mais le jour ou la bonté de Dieu et son amour sont apparus pour nous, Il ne s'est pas préoccupé de ce que nous avons fait en bien ou en mal. Par sa seule miséricorde, Il nous a régénérés." Il nous a fait revivre et nous vivons de cette vie nouvelle, nous sommes plonges dans cette miséricorde de Dieu. Il nous faut prendre conscience de cette miséricorde qui nous enveloppe de toute part pour parvenir, nous aussi, à devenir des hommes et des femmes de miséricorde qui puissent la rayonner autour d'eux.
AMEN