VIVRE DES MIETTES

2 Tm 3, 10-12 ; Mt 15, 21-28

(28 juillet 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

S

eigneur, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leur maître !" Le jour où cette femme a eu cette répartie devant le Seigneur, on a l'impression que cela a dû lui couper la parole, puisque le premier réflexe de Jésus c'est d'admirer la foi de la Cananéenne. En effet, c'est quelque chose d'extraordinaire car, d'une certaine manière, cette femme a tracé un profil de vie spirituelle : vivre avec les miettes qui tombent de la table de Dieu.

De fait, quand le Christ est venu, Il est venu pour accomplir les promesses faites à Israël Dieu s'était engagé vis-à-vis d'Abraham, des Pères, de pro­phètes. Par conséquent, Dieu était lié à Israël, d'abord, essentiellement, fondamentalement. Donc quand Jé­sus vient, Il vient d'abord pour rencontrer Israël. Cela ne veut pas dire qu'Il néglige les autres, mais qu'Il voudrait rencontrer les autres avec et à travers Israël. C'était cela la vocation d'Israël. Mais ce qui a dû sur­prendre le Christ c'est qu'une païenne anticipe le plan de Jésus. Il était venu d'abord pour reformer son peu­ple, pour lui redonner sa véritable consistance, et toutes les autres nations pourraient bénéficier de son salut avec Israël. Mais cette femme anticipe le plan de Dieu. C'est comme si elle disait au Christ : "Tu n'as pas besoin d'attendre d'accomplir le salut avec Israël. Tu es suffisamment puissant pour le réaliser tout de suite pour moi, pour ma pauvre fille qui est malmenée par un démon". En présence de Jésus, cette femme a l'intuition qu'il faut accélérer les affaires, ne pas trop traîner, intervenir tout de suite. Le Christ est un peu surpris, mais en réalité, Il acquiesce puisque la fille, à l'instant même, sera guérie.

Le deuxième point sur lequel cette femme est tout à fait surprenante, c'est de se rendre compte que, même les miettes, ca vaut encore la peine. Et c'est une des règles fondamentales que nous devrions mettre dans notre vie avec Dieu. C'est sûr que, par bien des côtés, nous voudrions toujours avoir la plus grosse part du gâteau. C'est sûr que nous avons toujours un peu le regard jaloux, envieux, gourmand. Et nous imaginons toujours que Dieu devrait faire comme ceci ou comme cela, et nous ne sommes jamais exacte­ment contents de la manière dont Dieu nous conduit. Nous trouvons toujours que ce n'est pas exactement ce que nous attendions et que cela ne nous apporte pas la satisfaction voulue. Mais je crois que c'est une illu­sion d'optique, parce que nous mesurons les choses à l'aune de notre propre désir et non pas à la mesure du dessein et du projet de Dieu sur nous. Et c'est préci­sément l'éclair qui a jailli dans le cœur de cette femme. Elle s'est dit : si je lui demande cela, il ne faut pas que je lui demande comme si c'était un dû, mais il faut que je lui demande la guérison de ma fille comme le surplus de la surabondance de son cœur, les miettes qui tombent, ce à quoi l'on ne fait pas attention puis­que précisément on fait plutôt attention au gros mor­ceau de pain. C'était la meilleure manière de dire au Christ qui Il était. C'est que même quand tombent les miettes de la table du maître, c'est encore suffisam­ment extraordinaire pour nous rassasier.

Alors, quelles que soient les situations dans lesquelles nous nous trouvons, nous avons toujours ces deux points de repère vis-à-vis du Christ. Le pre­mier c'est de ne pas hésiter à lui demander, à lui for­cer la main de son plan. "Tu peux toujours !", et si on lui demande, c'est parce qu'on est sûr que, d'une cer­taine manière, Dieu peut réaliser au-delà même de ce qui était prévu. Le deuxième c'est d'avoir toujours un certain recul vis-à-vis de ce que nous demandons. Ce n'est même pas la peine de demander beaucoup ou selon ce que nous voudrions. Il suffit de dire à Dieu : "Ce que je veux, ce sont les miettes de ton amour" ! Car son amour est si grand, si efficace, si fort et si présent en nous que même à travers toutes les blessu­res, les mécontentements ou les insatisfactions de no­tre vie ou de notre propre relation avec Dieu, si nous savons regarder ces miettes pour ce qu'elles sont, ce surplus, cette surabondance de l'amour de Dieu, alors cela nous libère le cœur et nous permet de regarder en face la véritable générosité de Dieu, la source de toute générosité et de tout amour, pour chacun d'entre nous.

 

AMEN