LA MISSION DES DOUZE

1 Tm 3, 14-16 ; Mt 10, 23-33

(1er juillet 1988)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

e choix des douze disciples que la Tradition appellera apôtres est immédiatement suivi de leur envoi en mission. C'est dire que les apô­tres et leurs successeurs, évêques, prêtres, diacres, sont avant tout des missionnaires, des envoyés, des gens qui se définissent par une mission. Cette charge à remplir, cette mission est explicitée par cette page d'évangile : ressusciter des morts, guérir les malades, chasser les démons, toutes choses qui se résument en une phrase : "proclamer que le royaume des cieux est tout proche". La fonction ministérielle, la mission des apôtres c'est d'annoncer la proximité du royaume de Dieu. Annoncer que nous ne sommes pas sur terre pour nous y installer confortablement, pour une durée indéterminée ; nous sommes des voyageurs, notre patrie est ailleurs. Et non seulement nous sommes en marche, mais ce royaume vient vers nous, il est im­minent. Imminence du royaume en dépit des apparen­ces, de cette histoire qui semble se dérouler lentement sinon paisiblement, histoire habitée par une urgence qui fait pression sur nous : "Le royaume des cieux est tout proche, nous devons en être les témoins." Voilà ce qui définit l'apôtre, le prêtre, le chrétien car chacun participe à cette annonce du royaume par la Parole ou le mode d'agir. Et le Christ ajoute : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement !" La gratuité est le signe distinctif de l'envoyé de Dieu. Il n'agit pas pour un salaire, il n'a pas un métier à remplir, une profes­sion, il agit sous l'urgence gratuite de l'Esprit Saint. La foi est un don gratuit. Si nous sommes disciples du Christ, c'est par un choix absolument gratuit de sa part qui ne nous donne aucun mérite, aucun privilège. Et c'est pourquoi nous devons communiquer cette bonne nouvelle gratuitement, c'est-à-dire sans en chercher de bénéfice mais aussi dans une spontanéité exultante parce qu'elle remplit tellement notre cœur que nous avons besoin de la partager. C'est nous qui avons be­soin de donner et non pas de recevoir.

"Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups." Cette annonce du royaume des cieux est dérangeant et non conforme à l'esprit du monde et par conséquent il y a de fortes chances qu'elle soit mal reçue. Les chrétiens sont parfois considérés comme des empêcheurs de tourner en rond, un peu à part, à contre-courant. C'est particulièrement sensible de nos jours où la sécularisation avancée de notre société fait que les chrétiens y sont de plus en plus minoritaires. Les enfants souffrent parfois dans leurs écoles de se sentir seuls chrétiens au milieu de camarades, par ailleurs très gentils, très intelligents et pourtant fermés à la foi, parfois même hostiles. Il n'est pas commode pour des enfants, encore moins pour des adolescents d'être à contre-courant de l'opinion ambiante, ce qui n'est pas très agréable non plus pour des adultes. Un certain nombre de chrétiens n'osent plus dire qu'ils le sont de peur de paraître étranges. Pourtant c'est notre condition normale. Nous sommes "comme des brebis au milieu des loups", nous sommes exposés au moins à la critique, à l'ironie, peut-être à la persécution, du moins à ne pas être écoutés comme des oracles, des prophètes ou des personnes recommandables, mais plutôt comme des rêveurs des gens qui croient à des fables ou plus souvent des gens qui vous annoncent un royaume qui empêche les hommes de vivre paisi­blement dans leurs plaisirs et leur confort.

Etre à contre-courant, donner gratuitement, annoncer l'urgence du royaume des cieux, telle est notre condition de chrétiens, telle est la mission que le Christ nous donne. Sachons humblement et fidèle­ment la remplir toutes les fois que ceci nous est pro­posé par les faits concrets de notre vie quotidienne.

 

AMEN