LA PORTE ÉTROITE

Qo 11, 7-10 ; Mt 7, 6-12

(17 juin 1988)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

a porte reste étroite, et nous pouvons nous-mêmes nous lasser d'entendre ces paroles d'évangile qui tout à la fois retentissent comme ce qu'il y a à faire, comme impératifs de notre devoir de chrétien et affirment la difficulté, l'étroi­tesse de la porte par laquelle il faut passer pour attein­dre ce royaume. Et nous pourrions nous lasser, nous endurcir au point de ne plus entendre, au fond de nous-mêmes, cette injonction du Christ à tenter de répondre avec fidélité à ce qu'Il voudrait que nous fassions pour l'imiter et devenir ses disciples.

L'oreille humaine a à la fois cette facilité d'entendre et de ne rien comprendre et de laisser glis­ser comme sur les plumes d'un canard cette Parole de vie, au point qu'elle ne peut s'enraciner ni féconder ce qui devrait être fécondé. Et entendre, de la part du Christ, à la fois que la porte est étroite mais qu'il faut agir, c'est nous inviter à rester vigilants sur le fait suivant.

Notre intelligence, notre volonté sont ame­nées, si nous voulons être des hommes et des femmes chrétiennes, à se déployer dans la réalité qui les en­toure : réalité d'amour, d'écoute, de charité fraternelle, d'amour de Dieu. Il est vrai que ce déploiement de notre intelligence nous est si douloureux que nous avons tendance à ne le faire que partiellement, à ne toucher que tel ou tel domaine dans lequel nous nous sentons plus ou moins à l'aise, mais nous laissons les autres un peu de côté, surtout nous ne les offrons pas à Dieu. Ce sont ces autres côtés qui deviennent sclé­rose, poids, endurcissement. Et il faut nous représen­ter notre cœur comme un composé assez curieux de parties heureuses, souriantes, fraîches et d'autres un peu définitivement sclérosées et fermées. Lorsque nous éprouvons de la fatigue spirituelle, de la fatigue humaine, c'est en raison de la lourdeur et de l'accu­mulation de ces parties sclérosées qui finissent par empêcher le bon fonctionnement, l'harmonie de notre cœur.

Une telle vision pourrait nous effrayer mais nous savons que Christ demande à venir arroser de sa grâce toutes les parties du cœur. Il faut donc, comme une rose qui, dans le matin se déploie, accepter d'ou­vrir chacune de ces réalités humaines, intérieures, afin qu'elles épousent les réalités de ce monde et des hommes qui nous entourent. Il est vrai que lorsqu'un membre de notre corps a été abîmé par un accident, il nous faut d'abord l'actionner, le remettre en mouve­ment. Et en général, les premiers mouvements sont douloureux. Il y a comme une kinésithérapie néces­saire du cœur, afin de retrouver la souplesse de l'arti­culation profonde du cœur. Et alors nous retrouverons cette légèreté, nous retrouverons cette joie d'un cœur entièrement donné, entièrement habité, non plus par­tiellement par Dieu, mais tout entier, dans un abandon amoureux, total, sans recul, sans regret.

Tout ce passage d'évangile de Matthieu qui est comme un long exposé de choses à faire ne doit pas être considéré comme un bon devoir, comme une chose que nous devrions recevoir, goûter avec plaisir, mais comme la vision que nous devons avoir de l'inté­rieur de nous-même qui a à appeler Dieu, qui a à crier sa lourdeur, ses limites, sa pesanteur, afin que Dieu vienne en nous et nous transfigure. Si Dieu réinsiste sans arrêt sur ce que nous avons à faire et qu'en même temps Il affirme que la porte est étroite, c'est parce qu'Il sait que nous nous endormons facilement et que nous laissons endurcir ces parties du cœur qui de­vraient être touchées par la grâce de Dieu.

Par cet évangile, demandons encore une fois, sans nous lasser, d'être dépossédés de nous-mêmes, pour que Dieu habite totalement en nous et fasse de chacun de nous sa demeure ici-bas.

 

AMEN