DIEU OU L'ARGENT
Qo 11, 3-6 ; Mt 6, 24-23
(16 juin 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
|
C |
ette page d'évangile est très célèbre et elle nous dit, de façon un peu abrupte, que l'important n'est pas toujours là où nous le mettons. "On ne peut pas servir à la fois Dieu et l'argent." Cela ne veut pas dire que l'argent soit mauvais, qu'il faille vivre sans argent mais cela veut dire qu'on ne peut pas "servir l'argent", se mettre au service de l'argent, faire de l'argent, donc de nos soucis matériels, des maîtres dont nous serions les esclaves. Ou bien alors, si nous nous mettons au service de la richesse, du confort, des biens matériels, nous ne pourrons plus avoir Dieu pour maître, parce qu'il y a incompatibilité entre ce souci, ce tracas, cette angoisse, cette hantise des biens matériels et le désir de Dieu.
De la même façon, Jésus nous dit : "Ne vous inquiétez pas du lendemain ! Ne vous inquiétez pas de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez !" Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas faire la cuisine, qu'il ne faut pas aller faire des courses ni préparer son repas, cela veut dire qu'on ne peut pas laisser ces soucis domestiques, matériels, envahir tout le champ de notre conscience. Si nous ne vivons que pour cela, si nous ne vivons que pour la nourriture, que pour le vêtement, que pour le confort, que pour tous ces biens, ils envahissent petit à petit tout le champ de notre conscience et deviennent déterminants pour tous nos choix, pour toutes les priorités, pour toutes les activités que nous entreprenons. Et à ce moment-là, ceci n'est plus compatible avec la recherche du royaume de Dieu, parce qu'on ne peut pas avoir le désir intense du royaume de Dieu et passer tout son temps à s'occuper d'autres choses qui, en définitive, sont secondaires.
Ce que Jésus dit de façon un peu abrupte, comme s'il fallait délaisser complètement tout souci matériel, ou rejeter complètement tout argent, il faut l'entendre au sens où l'on ne peut pas donner à ces réalités une priorité à l'intérieur de notre existence et de notre psychologie. Il n'est pas possible que nous soyons d'abord "branchés" sur ces réalités matérielles si nous voulons aussi connaître le royaume de Dieu parce que le royaume de Dieu est un désir si profond, si essentiel, si fondamental qu'il ne peut qu'être premier dans notre cœur. Il ne peut que prendre d'abord la première place et l'essentiel de notre attente et de notre attention. Le reste n'est pas négligeable, le reste est second. Non pas nécessairement secondaire mais il vient après.
Je crois que ceci est parfaitement réalisable, même dans une vie familiale, même avec des responsabilités, même avec des enfants qu'on doit nourrir et élever. Il serait fou et, il serait contraire à l'esprit de Jésus de négliger ces devoirs de famille. Il serait déraisonnable et tout à fait contraire à l'esprit de l'évangile de ne pas s'occuper du nécessaire pour ceux que nous aimons et pour ceux qui sont à notre charge. Aussi bien n'est-ce pas cela que Jésus dit. Mais cette attention prudente, sage est parfaitement compatible avec un désir plus profond encore et plus prioritaire pour nous et pour ceux que nous aimons du royaume de Dieu.
Dans notre prière, faisons la vraie place aux vrais soucis. Ne nous laissons pas envahir par toutes sortes d'inquiétudes. A coté des inquiétudes matérielles, il y a parfois bien des inquiétudes psychologiques qui ne valent pas beaucoup plus cher. Quand nous sommes soucieux parce que nous ne savons pas ce que les autres pensent de nous, parce que nous ne savons pas si nous allons réussir ceci ou si nous allons le rater, parce que nous apportons une importance démesurée à tel ou tel événement que nous allons vivre, tout cela aussi est incompatible avec la recherche du royaume de Dieu. Tout ce qui absorbe notre cœur, tout ce qui paralyse notre pensée, en nous prenant tout entiers dans une perspective secondaire, tout cela est à mettre à sa vraie place qui est seconde et qui doit rester seconde.
Demandons donc au Seigneur d'ouvrir notre cœur à l'essentiel, à l'unique nécessaire, afin que notre vie soit véritablement équilibrée, orientée, axée comme elle doit l'être pour qu'elle puisse être une vie à la fois efficace et heureuse.
AMEN