SOYEZ PARFAITS
Qo 8, 7-8+10-14 ; Mt 5, 33-48
(13 juin 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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n ce dernier verset du chapitre cinquième de saint Matthieu, Jésus nous donne le résumé et l'explication de tout ce qu'Il a dit précédemment sur les serments, sur les relations avec les autres hommes, sur l'amour fraternel, sur le mariage, l'adultère, la répudiation et aussi sur la colère et l'homicide. Tout ceci se résume en cette phrase : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait." Jésus y va un peu fort puisqu'll nous propose comme modèle Dieu Lui-même dans sa perfection. Il ne s'agit pas d'imiter tel ou tel modèle qui serait à notre portée à notre échelle, il ne s'agit pas d'accomplir un certain nombre de prescriptions, il s'agit d'arriver à la perfection même de Dieu, ce qui est évidemment en dehors de nos prises, ce qui nous est évidemment inaccessible. Jésus ne nous propose donc pas une règle ni une loi, mais un but, un but infini, un but sans limite. Il s'agit de devenir comme Dieu, c'est-à-dire de nous laisser envahir par la vie de Dieu, par la présence vivante de Dieu de telle sorte que, très progressivement, très maladroitement, très imparfaitement, mais réellement, petit à petit, nous soyons transformés à l'image de Dieu.
Et ceci nous permet de comprendre ce que Jésus dit à propos de la charité et des serments, c'est-à-dire à propos de la Vérité. La loi juive imposait un certain nombre de repères pour la transmission de la parole les uns aux autres. Pour attester la véracité de notre parole, on s'en remettait à Dieu, à son jugement, et pour cela on invoquait ce jugement de Dieu en lui demandant de donner consistance à nos paroles, que ce soit le ciel, que ce soit la terre ou l'œuvre de Dieu ou la gloire de Dieu, on prenait Dieu à témoin de la vérité de ce que l'on disait. C'était cela que l'ancien testament enseignait et le serment était un moyen de s'en remettre ainsi à Dieu pour la vérité de nos paroles. Jésus dit : Ce n'est pas par une référence extérieure à la force et à la véracité de Dieu que vous pouvez authentifier vos paroles, il faut qu'elles soient authentifiées par la vérité dont vous êtes vous-mêmes remplis. "Que votre oui soit oui, que votre non soit non !" c'est-à-dire que cela même que vous dites porte la marque authentique de la vérité. Vous n'avez pas à recourir, par le moyen du serment à l'autorité de quelqu'un qui vous dépasserait, fût-ce de Dieu. Il faut que Dieu soit présent en vous d'une manière assez forte et assez profonde pour que vos paroles soient vraies en elles-mêmes. La vérité n'a pas à être reçue d'ailleurs, elle n'a pas à être quémandée, mais nous devons la porter en notre propre cœur, en notre propre esprit.
De la même manière, en ce qui concerne l'amour fraternel, nous n'avons pas à nous référer à Dieu qui donnerait à notre cœur des raisons d'aimer l'un ou de ne pas aimer l'autre, nous devons devenir source d'amour. Aimer le prochain qui nous aime, c'est relativement facile, mais aimer celui qui ne nous aime pas cela suppose que nous devenions source d'amour pour cette relation entre lui et nous, amour qui n'existait pas et qui va naître de façon unilatérale, dans l'espoir, bien entendu, que cette relation d'amour puisse devenir bilatérale. C'est en ce sens que notre amour doit être source d'amour, pour susciter l'amour dans le cœur de l'autre.
Ainsi, nous devons être source de vérité, source d'amour. Nous devons donc porter en nous la présence, la puissance, la force même de Dieu, aussi bien au plan de l'amour que de la vérité. C'est cela "être parfait comme notre Père du Ciel est parfait". C'est nous intégrer si profondément à cette vie de Dieu, la prendre si profondément en nous qu'elle nous transforme de l'intérieur et qu'elle devienne notre propre vie, que nous soyons spontanément vrais, spontanément capables d'aimer. Non pas par nos propres forces mais par la force de Dieu qui n'est pas un adjuvant extérieur mais qui est devenue le cœur même de notre vie. L'exigence du Christ est donc très grande. Le sermon sur la montagne ne nous propose pas une vie chrétienne facile. Il nous propose d'aller jusqu'au bout de cette démarche qui consiste à devenir semblable à Dieu, à devenir enfant de Dieu au sens fort puisque l'enfant est de la même nature que ses parents. Il faut que nous devenions enfants de Dieu avec cette profondeur et cette force. Demandons au Seigneur de réaliser Lui-même en nous, par sa grâce, ce qu'Il nous demande et soyons assez dociles pour nous laisser conduire jusqu'à ce but à la fois merveilleux et si lointain, si difficile.
AMEN