JÉRUSALEM, TOI QUI TUES LES PROPHÈTES

Dn 1, 1-6+8-20 ; Mt 23, 33-39

(7 septembre 1987)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

I

l n'est pas, dans l'évangile, de parole plus dure, plus violente, d'invective plus douloureuse que celle que nous venons d'entendre, dans la bouche même de Jésus.

De fait, lorsque nous entendons ces paroles, nous nous sentons tout à la fois concernés, et pourtant cette fatalité qui semble peser sur Jérusalem ou sur l'impossibilité pour Dieu de rassembler ses enfants, nous dépasse infiniment. Nous la voyons se dessiner comme une fatalité, comme si les péchés s'étaient accumulés de génération en génération et que Dieu, dans sa patience, avait maintenue longtemps au fond de son cœur, et qu'au jour où Il s'incarnait, où Il venait visiter les hommes, cette colère finissait par éclater et révélait, finalement, le fond de son cœur.

Ces paroles nous révèlent deux choses. La première c'est que le salut dépasse, en toute mesure, ce que nous pouvons imaginer, qu'il ne tient pas à notre bonne volonté personnelle, à une générosité que nous essayons de développer et de manifester les uns aux autres, mais qu'il s'enracine dans toute l'histoire de l'humanité, qu'il s'enracine dans ce creuset, au plus profond du cœur de tous les hommes et qu'il est là comme empêché par les obstacles, par l'inertie, par l'égoïsme du cœur qui, de génération en génération, d'homme en homme, s'est accumulé et a empêché le développement du dessein de salut de Dieu. Le salut de Dieu, voulu par Dieu, dépasse infiniment ce que le cœur de l'homme pourrait contenir. La patience même que Dieu a développée depuis le début de l'histoire du salut, englobe toute l'humanité, et cette colère que nous venons d'entendre résonne comme quelque chose de légitime, comme un cœur blessé, comme quelqu'un qui dit enfin le fond de son désir et qui nous le révèle.

En effet lorsque Dieu parle de Jérusalem, Il parle de sa Bien-aimée, Il parle de son Épouse. Et cette colère retentit comme un cœur à cœur entre Dieu et son Épouse, celle qui s'est prostituée aux idoles, celle qui a échappé à l'étreinte du salut de Dieu. La première chose donc, c'est que ce salut nous dépasse infiniment, et cette colère révèle simplement la puis­sance que Dieu va engager pour donner sa vie, pour rassembler enfin ses enfants.

La seconde chose c'est que ce texte résonne comme une colère humaine. Il nous révèle non pas une invective, une condamnation, mais le fond du cœur de Dieu qui parle comme un homme en colère parle à un autre homme, comme un homme en colère qui aime, qui se trouve refusé dans son amour, parle à celui qui le refuse. Et ce texte pourtant dur et violent nous révèle l'immense tendresse du cœur de Dieu qui laisse échapper ce que des années ont accumulé en Lui, qui tente de parler comme un homme parle à un homme en disant : Tu m'as laissé tomber ! "Combien de fois j'ai voulu vous rassembler tous, dans ma ville bien-aimée, celle que j'avais choisie pour en faire ma demeure, et tu as échappé à cette invitation." Cette colère résonne comme un cri d'amour qui est finalement comme un amour renversé, qui, dérouté par tant d'obstacles, par tant de refus, se retrouve tout seul, blessé, ne sachant comment aimer celui qu'il vient chercher.

Ainsi cette parole qui prélude à la passion, qui prélude à la montée de Jésus vers Jérusalem et au don de sa vie, cette parole nous invite à nous tourner vers Lui, non plus pour lui offrir notre générosité, notre bonne volonté d'adhérer à ce salut, mais pour nous laisser saisir par ce salut, en contemplant la dimension extraordinaire de la tendresse et de l'amour de Dieu qui met tout en œuvre pour nous sauver.

 

AMEN