MALHEUR A VOUS, HYPOCRITES !
Tb 14, 8+11-12 ; Mt 23, 23-32
(5 septembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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orsqu'on écoute cette page très violente de l'évangile, il ne faudrait pas se hâter de croire que le Seigneur, dans un mouvement de colère, a fustigé les pharisiens parce qu'ils étaient hypocrites. Ils pratiquaient des rites très compliqués, ils obéissaient à des coutumes qu'ils avaient pris plaisir à démultiplier de telle sorte que l'on ne savait plus toujours comment il fallait faire. Il ne faut pas croire que le Seigneur se met à critiquer ces gens-là uniquement parce qu'il y aurait une distorsion entre un comportement rituel, leur attitude religieuse et les intentions de leur cœur. Ce n'est pas simplement une critique de la religion extérieure qui est en cause dans cet évangile. Je crois que le Seigneur prend le prétexte du comportement des pharisiens qui, effectivement, passent plus de temps "à purifier la coupe et le plat", à observer toutes les règles de purification alimentaire, plutôt que de respecter les aspects fondamentaux de la Loi, l'amour, la charité, le respect et la bonne foi, la confiance.
Cependant ces paroles vont plus loin. Les paroles du Seigneur, ce jour-là, nous atteignent nous aussi maintenant. Derrière l'hypocrisie des pharisiens, qu'est-ce qui se cache ? Il se cache quelque chose qui concerne tout homme. C'est le mystère par lequel notre existence de vivant veut dire quelque chose. Il y a dans notre vie deux aspects. Il y a l'aspect par lequel nous dormons, nous mangeons, nous avons un certain nombre de relations, de contacts, et puis il y a quelque chose qui fait que tout cela a un sens, que tout cela veut dire quelque chose, et que cela veut dire quelque chose par nous. Il y a manière et manière d'accueillir quelqu'un, il y a manière et manière de faire attention à quelqu'un, il y a manière et manière de vivre dans une famille. Bien sûr, on mange, on accomplit toutes les tâches quotidiennes, mais qu'est-ce que cela veut dire ? Dans certains gestes les plus banals, les plus quotidiens d'une mère de famille vis-à-vis de ses enfants, elle sait bien qu'il y a la nécessité de faire face aux affaires courantes mais à travers la manière dont elle fait face, à travers le sourire, à travers un geste de patience, à travers un geste de pardon, elle sait que peut passer quelque chose qui dit infiniment plus, au cœur de son enfant ou au cœur de son époux.
Ainsi les moindres gestes de notre vie veulent dire infiniment plus que ce qu'ils sont. Notre vie, notre cœur, notre visage, notre existence tout entière est un langage. Non pas qu'elle ne soit qu'un langage, ce qui serait le pire de tout car cela consisterait à tromper son monde tout le temps. Mais le moindre des gestes que nous posons est porteur d'infiniment plus. Il y a une manière d'être proche de quelqu'un qui est de ne pas simplement se tenir à côté de lui comme un soliveau mais d'être là vraiment, d'exister pour lui, que notre présence ait un sens pour lui. Or c'est cela que dit le Seigneur aux pharisiens. Il leur dit : au fond, votre existence, c'est du toc, vous essayez de fabriquer un sens, mais vous ne le laissez pas jaillir de ce que vous êtes et alors cela ne vaut rien du tout. La plupart du temps, ce que vous êtes vous fait peur, vous savez que vous êtes un petit peu vide et un petit peu creux à l'intérieur, et si vous laissiez simplement parler ce que vous êtes, vous savez que cela ne vaudrait pas cher. Et du coup, vous passez votre existence à lui faire dire autre chose que ce que vous êtes.
Mais alors est-ce qu'il faudrait tomber dans une sorte de sincérité ou, se sentant pauvre et démuni, on imposerait sa pauvreté ou ses défaillances à tout le monde au risque de faire souffrir tout le monde, à cause de son péché ou de sa vie minable ? Non, je crois que c'est là où la parole du Seigneur a un sens extrêmement beau et profond pour nous aujourd'hui. Ce qui donne sens à notre existence, ce qui donne sens au moindre de nos gestes, c'est ce que la foi chrétienne a appelé la grâce. Ce que nous sommes, si pauvre et si petit soit-il, si banal soit-il, une existence toute simple qui se déroule au jour le jour, à tout moment, dans cette pauvreté même, nos gestes, nos actes, nos pensées peuvent être visités par la lumière de la présence de Dieu. Et à ce moment-là, ce n'est pas nous qui essayons de fabriquer un sens pour sauver la face ou pour faire que ce soit supportable, mais nous laissons le Seigneur, à partir de la pauvreté de ce que nous sommes, faire transparaître la plénitude de son amour et de sa grâce, et nous laissons le Seigneur faire transparaître, à partir de là, à partir de ce que nous sommes en Lui et par Lui, un sens nouveau qui ne vient pas de nous. Alors notre existence peut avoir un tout autre sens, non pas celui que nous avons bricolé, mais le sens véritable que, saisie par l'amour de Dieu, notre vie devient un véritable amour. Alors le moindre de nos gestes chante quelque chose de Dieu pour les autres et pour nous-même aussi.
C'est cela que le Christ est venu annoncer. Et en ce jour, où nous faisons mémoire de la vierge Marie, nous pouvons vraiment la prendre comme référence, au sens où par sa maternité, par l'acte de liberté par lequel elle a accepté de devenir la Mère du Sauveur d'être le lieu même où jaillisse la présence de Dieu au cœur du monde, elle a accepté que tout son être, son cœur, son esprit, sa chair, devienne un chant de louange à Dieu. Et c'est cela la vérité même de la vie chrétienne et c'est pour cela qu'elle est la mère des croyants. C'est pour cela que nous pouvons la regarder parce quand on dit qu'elle est "pleine de grâce" on veut parler de ce resplendissement à partir de sa chair, de sa personnalité, resplendissement qui a jailli dans le cœur de tous les croyants. C'est pour cela que nous l'aimons, c'est pour cela que, dans la tradition chrétienne, le culte à la vierge Marie, que ce soient les chants, que ce soit l'art, la peinture, la sculpture, ont toujours tenu à faire resplendir cette beauté, cette gravité, ce sourire sur ses lèvres et dans son regard. C'est la grâce, au sens premier du terme, ce rayonnement à partir de la féminité de Marie, mais qui n'est pas simplement le rayonnement de ce qu'elle es, même si elle est la plus belle de toutes les créatures, mais le rayonnement même de la présence de Dieu qu'elle porte en elle.
En relisant ces passages qui peuvent nous paraître violents, en relisant ces paroles du Christ qui fustige les pharisiens, pensons qu'il ne s'agit pas simplement d'une critique du comportement religieux, mais d'une véritable proposition pour que notre vie soit purement et simplement parole de grâce. Cela ne repose que sur une seule chose, comme le dit saint Paul "nous laisser saisir, nous laisser habiter par cette grâce" et la laisser rayonner et transfigurer, dans notre propre cœur et dans le cœur de ceux qui nous sont proches.
AMEN