LE DÉBITEUR IMPITOYABLE

Tb 11, 5-15 b ; Mt 18, 21-35

(17 août 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

ette parabole est un commentaire de la de­mande du Notre Père : "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé !" Simplement, qu'il s'agisse du contexte de la parabole ou qu'il s'agisse de la formu­lation de la demande du Notre Père, il y a une certaine équivoque sur laquelle nous ne sommes pas tout à fait au clair et qu'il convient de dissiper si nous ne vou­lons pas comprendre de travers ce que le Seigneur attend de nous.

En effet, il y aurait une manière absolument redoutable de comprendre la parabole ou la demande du Pater qui serait : ici-bas, je pardonne, comme cela quand je serai face à face du Père, Il sera bien obligé de me pardonner. On a alors l'impression que le par­don est une capacité humaine de pouvoir surmonter le tort ou le mal qu'on nous a fait et que cette prouesse pourrait forcer ensuite la main de Dieu. Or ni la para­bole ni le "comme" de la demande du Pater ne veulent dire : nous allons d'abord pardonner ici-bas, sur cette terre, et ensuite, là-haut, Tu seras bien obligé de nous pardonner.

Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit pré­cisément de montrer que le pardon est grâce. Le ser­viteur a d'abord reçu la grâce du pardon. Il devait dix mille talents c'est-à-dire une fortune, par conséquent, il vit dans le pardon du m aître. Et un chrétien c'est un être dont toute la grâce est de vivre dans le pardon du Père, et d'y vivre consciemment. Etre baptisé, partici­per à la vie de Dieu par les sacrements, l'eucharistie, par la communion fraternelle, c'est toujours, d'une manière ou d'une autre, témoigner d'une existence d'homme ou de femme pardonnés. Les chrétiens ne sont pas nécessairement plus vertueux ou plus malins que les autres, les chrétiens ne sont pas non plus pires que les autres, ils ne font pas plus le mal que les au­tres, mais ce qui est fondamental c'est que le chrétien vit dans le mystère du pardon. Nous savons que l'amour de Dieu est tel, qu'il est tellement dispropor­tionné, que nous ne pouvons vivre que comme des êtres dont le péché a été pardonné. Et le premier effet du baptême en nous, et l'un des aspects fondamentaux de tous les sacrements, c'est d'abord le pardon, c'est de nous rétablir dans "la grâce", dans la possibilité de rentrer dans cette communion, dans ce dialogue.

C'est pour cela que la première urgence est de témoigner de ce pardon. C'est pour cela que le pardon mutuel, le pardon fraternel, le pardon à ceux-là même qui ne connaissent pas le pardon est la condition fon­damentale, sine qua non, de notre existence chré­tienne. Le chrétien témoigne du "Dieu qui pardonne" en pardonnant lui-même. S'il ne pardonne pas à son frère, il n'est pas témoin du pardon de Dieu, c'est-à-dire de la vérité même de Dieu. C'est probablement cela la plus grande difficulté dans notre existence. Comme le disait une caricature de Sempé : "J'ai par­donné à ceux qui m'ont offensé, mais j'ai gardé la liste". Cela est évidemment terrible, parce qu'en ré­alité, quand nous sommes les témoins du pardon, quand nous pardonnons, nous sommes les témoins du pardon c'est-à-dire nous disons simplement qui est Dieu, qu'Il est le "Dieu qui pardonne."

C'est pour cela que le jour où nous paraissons devant le Seigneur, si nous avons été pardonnés, et si nous n'avons pas témoigné du "Dieu qui pardonne" en pardonnant à notre tour, je ne vois pas pourquoi Dieu nous reconnaîtrait. Le pardon n'est pas le moyen de gagner des bons points pour entrer au paradis tout droit. Le pardon est d'abord la manifestation que nous vivons nous-mêmes dans le pardon de Dieu, nous et nos frères. A partir du moment où le Christ a versé son sang pour nous, Il nous a remis la dette qui vaut mieux que dix mille talents. Mais, ensuite, ce qui est important, c'est que l'exigence même de vérité dans notre vie chrétienne est de témoigner du "Dieu qui pardonne", donc de pardonner.

Il y a, bien entendu, ce pardon à nos frères qui est souvent très difficile parce que nous avons été touchés en plein cœur, mais il a à nous reconnaître aussi nous-mêmes comme pardonnés et à la limite à nous pardonner à nous-mêmes. La plupart du temps, nous ne sommes pas très bien réconciliés avec nous-mêmes. Le pardon de Dieu n'a pas agi assez profon­dément pour avoir cette confiance de ceux qui sont pardonnés et qui sont sûrs du pardon de Dieu. Une chose qui m'a souvent frappé dans les confessions, c'est le fait que des gens me reparlent de péchés dont ils se sont déjà accusés, pour lesquels ils ont demandé pardon, depuis quinze ou vingt ans et qui me disent : Je ne suis pas très sûr que Dieu m'a pardonné, alors je le redis. D'une certaine manière c'est terrible car cela veut dire qu'on ne se croit pas tellement pardonné. Je pense que ce n'est pas simplement du scrupule mais que c'est un indice du fait qu'on n'est pas absolument sûr du visage de notre Dieu qui est pardon.

Demandons à Dieu de nous affermir dans la vérité de son pardon.

 

AMEN